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De : Maël Galisson
https://www.humanite.fr/monde/calais/charlotte-kwantes-dans-lenfer-de-calais
L’Humanité (site web)
Un jour avec, mardi 6 octobre 2026 953 mots
Charlotte Kwantes, la porte-parole d’Utopia 56 dans l’enfer de Calais
Antoine Portoles
*Présente à la Fête de l’Humanité, la porte-parole d’Utopia 56 documente
les violences commises par les autorités françaises à l’encontre des
exilés. Elle retrace ses années passées le long du littoral dans le nord de
la France, entre indignité et solidarité.*
À l’écouter se remémorer les années passées dans l’antre du bidonville
installé sur la lande de Calais, on est saisis par l’horreur. Les anecdotes
s’enchaînent, toutes plus ignobles les unes que les autres. Au profond
dégoût s’entremêle la sensation d’un voyage en Absurdie. Comment un tel
degré d’inhumanité a-t-il été rendu possible, qui plus est sur le sol
français ?
« Au cours de l’été 2017, en plein ramadan, la ville de Calais et la
préfecture du Pas-de-Calais envoyaient la police lors de la rupture du
jeûne pour perturber les distributions alimentaires, relate Charlotte
Kwantes. Ils débarquaient aux aurores et empêchaient les exilés de manger,
leur retiraient des mains leurs assiettes et leurs gobelets. Nous, on se
faisait pister quand on allait donner des cagettes de viennoiseries.
Parfois, nous en étions rendus à donner rendez-vous discrètement aux gens
dans la forêt : on roulait en éteignant les phares pendant qu’une autre
équipe faisait diversion pour attirer les policiers au mauvais endroit.
Tout ça pour distribuer des pommes, de l’eau et des couvertures. »
Des exilés gazés en pleine nuit dans leur sac de couchage
Assise à l’ombre d’un chapiteau du Village du monde, à la Fête de
l’Humanité, la porte-parole d’Utopia 56 hésite avant de prendre la parole.
C’est qu’elle ne se sent pas vraiment légitime à raconter l’enfer de Calais
et préférerait que le micro soit tendu aux concernés. Charlotte Kwantes
décide finalement de nous emmener là-bas en tant que simple spectatrice, de
remonter le fil de ces années passées avec d’autres pour venir en aide aux
sans-abri.
Nous sommes peu après le démantèlement du bidonville. Il y a eu les
destructions de campements, au beau milieu d’un hiver rude - les tentes
lacérées froidement et méthodiquement, une à une. Raison pour laquelle
l’ONG se contentait de donner des sacs de couchage aux démunis, maigre lot
de consolation face au froid qui rongeait les corps harassés et malades.
« Passée la nuit, on allait récupérer les couvertures et les sacs de
couchage que les exilés abandonnaient sur place, puisqu’ils n’avaient pas
d’endroit où les stocker et qu’ils devaient se déplacer chaque jour pour se
cacher, poursuit la défenseuse des droits humains. On était obligés
d’utiliser des gants et des masques car les tissus étaient imbibés de gaz
lacrymogène et ça devenait urticant ; je n’ose pas imaginer la souffrance
endurée par ces jeunes enroulés dedans qui se faisaient gazer alors qu’ils
étaient en train de dormir. »
C’est ça, Calais. Au plus fort de la crise, le bidonville a compté jusqu’à
10 000 occupants, déterminés à traverser la Manche pour rejoindre le
Royaume-Uni. Dix ans plus tard, rien n’a changé. Des camps de fortune sont
implantés çà et là, autour de l’agglomération, dans l’indifférence. La
situation n’est guère différente à Grande-Synthe et Loon-Plage, près de
Dunkerque (Nord). En dépit de la répression brutale des autorités
françaises, de pratiques contraires au droit et au respect de la dignité
humaine, et de l’obsession de la politique dite du « zéro point de fixation
», le drame continue.
Ces « jungles » comme on les appelle - pour souligner le degré abject
d’animalisation d’individus pourchassés par la police comme des bêtes -
essaiment par dizaines le long du littoral de la Manche. Certaines sont
démantelées et réapparaissent seulement quelques heures plus tard. Et puis
il y a les morts. Ces visages inconnus, à qui l’on a dénié le droit de
vivre.
Mettre un nom sur un visage
À l’instar de ces deux femmes d’une trentaine d’années et de cet enfant de
10 ans, décédés le lundi 28 septembre après un naufrage au large de
Wissant. Les victimes tentaient de rallier les côtes anglaises depuis le
secteur Blériot-Plage Sangatte. Trois disparus, sur les 105 passagers qui
se trouvaient à bord de l’embarcation précaire. Trois de plus dans cette
mer de cadavres qu’est devenue la Manche. Au moins 22 personnes ont ainsi
péri au cours de traversées depuis le début de l’année.
Charlotte a elle-même été confrontée à ces tragédies. Mettre un nom sur un
visage, rechercher les proches du défunt à l’étranger, parfois pendant des
semaines… Flegmatique, elle pose les termes : « Si on en est là, c’est
parce que le système a produit tout cela. »
C’est pour essayer d’éviter de nouveaux drames et pour rendre leur dignité
aux exilés que la militante associative s’est engagée. Comme elle, les
centaines de bénévoles à Utopia 56 ont tous été chamboulés par la cruauté
du traitement infligé aux exilés. « Beaucoup pensent venir faire des
maraudes un peu classiques. Généralement, tu ne sais pas trop ce qui
t’attend, tu y vas avec la volonté d’aider et tu en ressors juste avec la
rage. »
Reste, en guise d’espoir, la solidarité de ces nombreux Calaisiens qui se
battent au quotidien pour faire cesser l’ignominie. Par les temps qui
courent, cette humanité est précieuse.