Fwd: [Jungles] Charlotte Kwantes, la porte-parole d'Utopia 56 dans l'enfer de Calais [L'Humanité, 6.10.2026]

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-10-7 19:15

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De : Maël Galisson

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L’Humanité (site web)

Un jour avec, mardi 6 octobre 2026 953 mots

Charlotte Kwantes, la porte-parole d’Utopia 56 dans l’enfer de Calais

Antoine Portoles

*Présente à la Fête de l’Humanité, la porte-parole d’Utopia 56 documente

les violences commises par les autorités françaises à l’encontre des

exilés. Elle retrace ses années passées le long du littoral dans le nord de

la France, entre indignité et solidarité.*

À l’écouter se remémorer les années passées dans l’antre du bidonville

installé sur la lande de Calais, on est saisis par l’horreur. Les anecdotes

s’enchaînent, toutes plus ignobles les unes que les autres. Au profond

dégoût s’entremêle la sensation d’un voyage en Absurdie. Comment un tel

degré d’inhumanité a-t-il été rendu possible, qui plus est sur le sol

français ?

« Au cours de l’été 2017, en plein ramadan, la ville de Calais et la

préfecture du Pas-de-Calais envoyaient la police lors de la rupture du

jeûne pour perturber les distributions alimentaires, relate Charlotte

Kwantes. Ils débarquaient aux aurores et empêchaient les exilés de manger,

leur retiraient des mains leurs assiettes et leurs gobelets. Nous, on se

faisait pister quand on allait donner des cagettes de viennoiseries.

Parfois, nous en étions rendus à donner rendez-vous discrètement aux gens

dans la forêt : on roulait en éteignant les phares pendant qu’une autre

équipe faisait diversion pour attirer les policiers au mauvais endroit.

Tout ça pour distribuer des pommes, de l’eau et des couvertures. »

Des exilés gazés en pleine nuit dans leur sac de couchage

Assise à l’ombre d’un chapiteau du Village du monde, à la Fête de

l’Humanité, la porte-parole d’Utopia 56 hésite avant de prendre la parole.

C’est qu’elle ne se sent pas vraiment légitime à raconter l’enfer de Calais

et préférerait que le micro soit tendu aux concernés. Charlotte Kwantes

décide finalement de nous emmener là-bas en tant que simple spectatrice, de

remonter le fil de ces années passées avec d’autres pour venir en aide aux

sans-abri.

Nous sommes peu après le démantèlement du bidonville. Il y a eu les

destructions de campements, au beau milieu d’un hiver rude - les tentes

lacérées froidement et méthodiquement, une à une. Raison pour laquelle

l’ONG se contentait de donner des sacs de couchage aux démunis, maigre lot

de consolation face au froid qui rongeait les corps harassés et malades.

« Passée la nuit, on allait récupérer les couvertures et les sacs de

couchage que les exilés abandonnaient sur place, puisqu’ils n’avaient pas

d’endroit où les stocker et qu’ils devaient se déplacer chaque jour pour se

cacher, poursuit la défenseuse des droits humains. On était obligés

d’utiliser des gants et des masques car les tissus étaient imbibés de gaz

lacrymogène et ça devenait urticant ; je n’ose pas imaginer la souffrance

endurée par ces jeunes enroulés dedans qui se faisaient gazer alors qu’ils

étaient en train de dormir. »

C’est ça, Calais. Au plus fort de la crise, le bidonville a compté jusqu’à

10 000 occupants, déterminés à traverser la Manche pour rejoindre le

Royaume-Uni. Dix ans plus tard, rien n’a changé. Des camps de fortune sont

implantés çà et là, autour de l’agglomération, dans l’indifférence. La

situation n’est guère différente à Grande-Synthe et Loon-Plage, près de

Dunkerque (Nord). En dépit de la répression brutale des autorités

françaises, de pratiques contraires au droit et au respect de la dignité

humaine, et de l’obsession de la politique dite du « zéro point de fixation

», le drame continue.

Ces « jungles » comme on les appelle - pour souligner le degré abject

d’animalisation d’individus pourchassés par la police comme des bêtes -

essaiment par dizaines le long du littoral de la Manche. Certaines sont

démantelées et réapparaissent seulement quelques heures plus tard. Et puis

il y a les morts. Ces visages inconnus, à qui l’on a dénié le droit de

vivre.

Mettre un nom sur un visage

À l’instar de ces deux femmes d’une trentaine d’années et de cet enfant de

10 ans, décédés le lundi 28 septembre après un naufrage au large de

Wissant. Les victimes tentaient de rallier les côtes anglaises depuis le

secteur Blériot-Plage Sangatte. Trois disparus, sur les 105 passagers qui

se trouvaient à bord de l’embarcation précaire. Trois de plus dans cette

mer de cadavres qu’est devenue la Manche. Au moins 22 personnes ont ainsi

péri au cours de traversées depuis le début de l’année.

Charlotte a elle-même été confrontée à ces tragédies. Mettre un nom sur un

visage, rechercher les proches du défunt à l’étranger, parfois pendant des

semaines… Flegmatique, elle pose les termes : « Si on en est là, c’est

parce que le système a produit tout cela. »

C’est pour essayer d’éviter de nouveaux drames et pour rendre leur dignité

aux exilés que la militante associative s’est engagée. Comme elle, les

centaines de bénévoles à Utopia 56 ont tous été chamboulés par la cruauté

du traitement infligé aux exilés. « Beaucoup pensent venir faire des

maraudes un peu classiques. Généralement, tu ne sais pas trop ce qui

t’attend, tu y vas avec la volonté d’aider et tu en ressors juste avec la

rage. »

Reste, en guise d’espoir, la solidarité de ces nombreux Calaisiens qui se

battent au quotidien pour faire cesser l’ignominie. Par les temps qui

courent, cette humanité est précieuse.