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La Voix du Nord (site web)
Hauts-de-France, lundi 7 septembre 2026 875 mots
*Au procès des passeurs de la Manche, l’enjeu de redonner de la dignité aux
31 migrants morts dans le naufrage de 2021 *
Julien Lecuyer
*Le procès de quatorze passeurs présumés s’ouvre ce mardi à Paris, après
le naufrage tragique dans la Manche qui avait coûté la vie à 31 migrants en
novembre 2021. Entre attente de vérité et dénonciation des « grands
absents » militaires, les avocats des 114 parties civiles entendent
redonner dignité et visage aux victimes anonymes. *
C’est le procès d’une tragédie de l’exploitation de la misère humaine. Le
24 novembre 2021, un « small boat » de fortune coulait au large de Calais
Trente et une trajectoires de vie brisées dans les eaux glacées de la
Manche. Ce mardi 8 septembre et jusqu’au 30 septembre, quatorze prévenus
feront face à leurs responsabilités, devant le tribunal judiciaire de Paris.
Pour les 114 parties civiles constituées, l’épreuve s’annonce dantesque.
Une dizaine de familles ont entrepris le voyage directement depuis Erbil, au
Kurdistan irakien
, menées par Zana Mamand, qui porte la voix des proches des victimes de
cette région et que nous avions rencontré lors d’un reportage en novembre
2024
Un déplacement « *évidemment éprouvant pour elles – bien que nécessaire*»
pour affronter les instigateurs présumés de cette traversée mortelle,
souligne M e Matthieu Chirez, qui représente 113 parties civiles.
« Il y a de grands absents dans ce procès »
Mais ce rendez-vous judiciaire est entaché d’une frustration majeure qui
passe mal auprès des familles. « Il y a de grands absents dans ce procès »,
martèle M e Emmanuel Daoud, qui représente la veuve d’un Éthiopien. Sur
le banc des prévenus, manquent les sept militaires français, personnels du
CROSS (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) et
marins du patrouilleur Le Flamant, accusés de ne pas avoir porté
assistance aux naufragés
et mis en examen depuis 2023. La défense dénonce sans détour une « *guérilla
judiciaire* » menée par les avocats des militaires pour éviter d’avoir à
s’expliquer sur le fond et pour scinder le dossier. Ce procès différé reste
« espéré et fermement attendu par l’ensemble des victimes », prévient M
*e*Chirez, car « *la justice doit venir sanctionner l’ensemble des
personnes ayant eu un rôle dans ce drame* ».
Pendant trois semaines, l’audience va devoir dévoiler les rouages cyniques
d’un trafic d’êtres humains, considéré comme « la deuxième source de
revenus des réseaux criminels
» après les stupéfiants, rappelle M e Daoud. L’enquête a permis de
mettre au jour deux filières, l’une afghane et l’autre irakienne, révélant
une odieuse « forme de sous-traitance », et « *une chaîne d’effets en
série* » mortelle. Qui a fait quoi ? Qui a empoché l’argent ? Les juges
devront trancher face aux dénis des 14 prévenus qui « *refusent le terme
passeur et se disent eux-mêmes candidats à l’exil*», rapporte M e Daoud.
Deux prévenus en fuite
Tous poursuivis notamment pour homicides et blessures involontaires, ainsi
que pour association de malfaiteurs (ce qui a provoqué la saisine du nouveau
parquet national anticriminalité organisée
huit prévenus afghans, quatre irakiens, un Pakistanais et un Français
comparaîtront, mis en cause par leurs échanges téléphoniques et le balisage
de leur mobile. Les deux « chefs de réseau », dont un Afghan soupçonné
d’avoir joué un rôle majeur, sont toujours visés par un mandat d’arrêt
international et seront jugés par défaut.
Ma cliente veut rappeler que son mari voulait offrir une vie meilleure à
ses enfants. C’était un honnête homme. Elle veut que ça soit dit.
Au-delà de la mécanique froide de ce trafic, les avocats des parties
civiles espèrent, par ce procès, arracher les morts à l’indifférence
institutionnelle. Une vive polémique avait en effet éclaté durant la phase
d’instruction. M *e*Daoud fustige, encore aujourd’hui, le comportement
passé du ministère de l’Intérieur et du Quai d’Orsay qui ont, selon lui,
fait vivre un « *enfer*» et une « *double peine*» aux familles en
bloquant la délivrance des visas
L’administration leur faisait alors le « *procès d’intention de profiter
du séjour en France pour s’évanouir dans la nature*».
« Exigence morale et éthique »
C’est finalement le ministère de la Justice qui a débloqué la situation.
Grâce à l’appui et la mobilisation active du parquet de Paris, les demandes
de visa ont été soutenues et validées pour permettre aux proches des
défunts d’assister à l’audience. Une nécessité absolue pour lutter contre
cette vision déshumanisante des migrants, veulent soulever les avocats de
la défense. À l’instar de l’histoire de cet Éthiopien de 46 ans qu’entend
raconter M e Daoud, sa veuve n’ayant pu quitter ses enfants de 4 et 9 ans
pour la durée du procès.
En laissant la parole aux proches, ces mardi et mercredi, l’audience sera
l’occasion de porter un regard sur les hommes et les femmes qui montent
dans ces embarcations. C’est une « exigence morale et éthique », pour
qu’on « *arrête de considérer, comme c’est trop souvent le cas dans notre
pays, qu’un migrant, qu’un exilé, est un délinquant*». « *Ma cliente veut
rappeler que son mari voulait offrir une vie meilleure à ses enfants.
C’était un honnête homme. Elle veut que ça soit dit*», tonne Me Daoud.
La Voix du Nord (site web)
Edition principale
Calais, lundi 7 septembre 2026 822 mots
l’on redoute encore *
Olivier Pecqueux
Grande-Synthe embarquaient dans un « small boat » sur une plage du Nord. Le
bateau, inadapté pour affronter la Manche, coulait au large de Calais,
faisant 27 morts et 4 disparus. Depuis, le littoral vit toujours dans la
crainte de nouveaux cortèges funèbres, sur les quais des ports. *
Lundi 7 septembre 2026, il est 13 h à la gare routière de Calais. Entassés
aux arrêts de bus, assis à terre ou appuyés contre une valise, des dizaines
de migrants attendent un autocar. Entre les mains, dans des cabas
chiffonnés, des gilets de sauvetage qu’ils ne cherchent même pas à cacher
aux CRS, présents pour réguler les mouvements de cette foule égarée. La
couleur orange fluo des gilets tranche avec les vêtements sombres, tenues
de camouflage pour une nuit de passage. Parmi les candidats à la traversée,
des hommes d’Afrique subsaharienne, beaucoup de femmes et des enfants, la
mine fatiguée.
Où vont-ils ? « Jungle », lâche un homme qui avec les deux mains mime
une sieste pour faire comprendre qu’il part se reposer. D’où viennent-ils ?
« *De Calais, du Boulonnais et du Dunkerquois, c’est comme ça tous les
jours*, décrit un salarié du réseau de transport urbain. *On est ici à la
croisée des chemins, entre les retours de tentatives de traversée avortées
et les nouveaux départs vers les plages*. » Cent mètres plus loin, une
autre gare, SNCF celle-là. Dans le hall et sur le parvis, plusieurs
dizaines de migrants, qui eux attendent le train régional. Dans leurs sacs,
dépassent aussi des gilets de secours. Savent-ils seulement que les victimes
de 2021,
pour la plupart d’origine afghane ou irako-kurdes, ne sont pas mortes
noyées, mais transies de froid ? Le procès qui s’ouvre à Paris sera celui
de quatorze passeurs présumés. Cinq membres du personnel du centre de
surveillance
maritime
au cap Gris-Nez et deux marins d’un patrouilleur français, mis en examen
pour non-assistance de personne en danger, seront jugés plus tard.
77 morts en mer en 2024
Autrefois accablé par la crise migratoire qu’il supportait seul, le Calaisis
, qui compte encore un millier de migrants, est devenu depuis 2018 un lieu
de passage parmi d’autres. On y vient parce que la route vers l’Angleterre
est plus courte, mais les candidats à l’exil tentent leur chance de la
frontière belge à la Baie de Somme. Cinq ans après le naufrage qui a fait
vingt-sept morts et quatre disparus au large de Calais (pour deux
survivants seulement), les traversées – en légère baisse cette année –
n’ont jamais cessé sur la Côte d’Opale.
L’année 2021 avait été le théâtre du pire drame
, poussant le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin à venir à Calais dans
la soirée. Incitant, cinq jours plus tard, les ministres de l’Intérieur
européens (sauf celui du Royaume-Uni) à tenir à Calais une réunion de crise
L’année 2024, avec 77 morts au total, a ensuite été la plus meurtrière. La
Manche et la mer du Nord, froides et piégeuses avec leurs courants
contraires, ont d’ailleurs plus que jamais des allures de cimetières
marins. En avril, devant Équihen-Plage, un
naufrage
faisait quatre morts. Comme un écho au drame de 2021, une embarcation
partie de Grand-Fort-Philippe, dans le Nord, était secourue en urgence
encore il y a une dizaine de jours, le vendredi 28 août
Un mort était retrouvé, au large de Calais.
Les « mega boats » et la crainte d’un nouveau drame
Le survol de la Côte d’Opale par un avion de Frontex, l’agence européenne
de gardes-frontières, était la mesure phare du sommet européen de 2021.
Cinq ans plus tard, depuis début septembre, ce sont trois navires de la Guardia
Civil espagnole
et de la marine lituanienne qui viennent aussi prêter main-forte aux secours
en mer
Vingt-et-un morts dans la Manche en 2025, quatorze pour le moment en 2026,
mais des tentatives qui partent toujours de la moindre parcelle de plage,
en dépit des moyens considérables
déployés par la France et le Royaume-Uni
pour lutter contre les filières de passeurs. Le nouveau phénomène de mega
boats embarquant une centaine de personnes
, en plus de small boats, fait craindre un nouveau drame d’envergure. Le
4 août, au large de Boulogne-sur-Mer, le moteur d’un de ces autobus de la
mort prenait feu, imposant le sauvetage hors norme
de 173 personnes.
La Voix du Nord (site web)
Edition principale
Calais, lundi 7 septembre 2026 463 mots
de l’enquête sur les autorités aussi *
Melanie Carnot
large de Calais, les associations de soutien aux personnes exilées suivront
de près le procès des présumés passeurs qui s’ouvre ce mardi à Paris. Pour
elles, c’est aussi la suite qui compte, l’enquête sur la responsabilité des
autorités de secours. *
« Il y a 20 corps qui flottent au large de Calais. » La nuit du 23 au 24
novembre 2021
, le défunt président de Salam Jean-Claude Lenoir (décédé en 2024
en pleurs, prend son téléphone pour prévenir Claire Millot,
alors secrétaire générale de l’association qui vient en aide aux migrants.
Tellement bouleversé, le Calaisien demande à la bénévole de prendre la
parole à la télévision pour dire sa colère et « *les certitudes que cela
allait arriver un jour* », raconte celle qui connaît bien la situation
migratoire, toujours active sur le terrain.
En cette veille d’ouverture du procès qui déterminera des responsabilités
de 14 membres du réseau de passeurs
dans le naufrage le plus meurtrier survenu dans la Manche, impossible de ne
pas se remémorer la nuit du drame, ses conséquences, et même les leçons à
en tirer. « *C’est très difficile à dire, car c’est effroyable ce qui
s’est passé cette nuit-là, mais la seule retombée à ne pas négliger depuis
ce drame, c’est que les autorités françaises et anglaises n’hésitent plus à
passer la frontière pour sauver des gens depuis*», selon Claire Millot
C’est très difficile à dire, car c’est effroyable ce qui s’est passé cette
nuit-là, mais la seule retombée à ne pas négliger depuis ce drame, c’est
que les autorités françaises et anglaises n’hésitent plus à passer la
frontière pour sauver des gens depuis
Au-delà des trois semaines de débat que les organisations de soutien aux
personnes exilées vont suivre – la Ligue des droits de l’Homme et Utopia 56
avaient même demandé à être parties civiles dans ce dossier mais la Chambre
de l’instruction de la cour d’appel de Paris s’y est opposée dans son arrêt
– c’est la suite qui est également attendue par ces dernières. C’est-à-dire
l’enquête qui a conduit à la mise en examen de cinq personnels du CROSS et
de deux marins du patrouilleur Le Flament
pour non-assistance à personne en danger. M e Emmanuel Daoud, qui
défendra la famille d’un disparu Éthiopien – sa femme et ses deux enfants –
ne compte pas l’écarter au nom « de l’ensemble de la vérité concrète ».