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Utopia 56 : « C’est la politique globale à la frontière qui tue »
*En novembre 2021, le naufrage d’une embarcation dans la Manche tuait 31
personnes migrantes. Mardi 8 septembre s’ouvre le procès de 14 passeurs.
Les militaires mis en examen pour non-assistance à personne en danger font
l’objet d’une procédure distincte. Raphaëlle, d’Utopia 56 invite à se
questionner sur « le régime des frontières ».*
Pauline Migevant https://www.politis.fr/auteurs/pauline-migevant/ • 1
septembre 2026 abonné·es
Article paru
[image: Utopia 56 : « C’est la politique globale à la frontière qui tue »]
Un 4x4 de la police française, sur la plage de Gravelines, en décembre 2025.
© Maxime Sirvins
En décembre 2021, l’association Utopia 56
portait plainte pour « homicide volontaire » et « omission de porter
secours » après le naufrage où 31 personnes sont mortes noyées alors que
les personnes exilées présentes sur l’embarcation avaient prévenu les
secours français, lesquels n’ont pas agi, comme l’avait révélé le
témoignage de deux survivants. Depuis, 7 militaires ont été mis en examen
pour non-assistance en personne en danger. Depuis 2018, 337 personnes sont
décédées à la frontière franco-britannique, en majorité lors des traversées
en bateau.
Les photos de Maxime Sirvins utilisées pour cet entretien ont initialement
été publiées dans un reportage, avec Pauline Migevant, sur le site de
Politis
le 6 décembre 2025.
*Du point de vue des associations qui travaillent à la frontière
franco-britannique, comment percevez-vous l’ouverture du procès consécutif
au naufrage d’une embarcation de migrants dans la Manche, le 24 novembre
2021, qui a causé la mort de 31 personnes ?*
Raphaëlle, coordinatrice de l’association Utopia 56 à Grande-Synthe : Il
s’est passé cinq ans depuis ce naufrage : c’est très long. Même si
Utopia 56 n’est pas touchée directement, la justice ayant considéré que
l’association n’avait pas subi de préjudice direct, il était important pour
nous de soutenir les familles qui se battent pour connaître la vérité sur
cette nuit-là. Elles veulent savoir quelles actions ou inactions ont
conduit à ce naufrage. Et pour ces familles en deuil, cinq ans, c’est
interminable.
Il est fondamental de se questionner sur le système de gestion
ultra-répressif des frontières.
Cinq ans de doutes sur les événements, cinq ans de manœuvres politiques des
pouvoirs publics qui ont fait sortir les militaires du procès. Et, bien que
la justice ne traite que des responsabilités individuelles, je pense qu’il
est fondamental de se questionner sur le système de gestion ultra-répressif
des frontières. En 2021, il n’y avait aucun moyen accordé au Centre
régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) ou aux
secours en mer.
*Le procès ne concerne que les personnes désignées comme « les passeurs »,
tandis que les militaires poursuivis pour non-assistance à personne en
danger font l’objet d’une procédure distincte. Que pensez-vous de cette
séparation ?*
Il aurait été utile que ces militaires fassent partie de la même procédure.
Il ne faut pas oublier que ces naufrages sont le résultat de politiques
publiques forçant des individus à tenter ces voyages, et d’autres à tenter
de les sauver. Or, dans ces procès, il est toujours difficile de faire
émerger cette lecture systémique. Il est très injuste de juger des parties
prenantes d’une même situation dans deux procédures disjointes. Elles
devraient être jugées ensemble.
L’État a consacré beaucoup d’énergie à extraire les militaires de ce
procès. Cette stratégie soulève beaucoup de questions. Sur la plainte au
pénal, le ministre des Armées semble avoir tout fait pour gagner du temps
et détruire le dossier. Et, en même temps, il accable une opératrice du
Cross qui est une ancienne personne fichée S pour « islamisme radical ».
C’est, comme bien souvent, le bouc émissaire idéal pour l’État.
Les moyens restent sous-dimensionnés au regard des investissements engagés
pour réprimer les départs sur le littoral.
D’autres procédures relatives à ce naufrage sont en cours. Il y a une
plainte administrative depuis février 2023, dans laquelle les familles
demandent des réparations financières. Et il y a la procédure britannique,
la Cranston Inquiry, qui examine l’existence de dysfonctionnements
systémiques avec un rapport et des recommandations. C’est un format qui
ressemble aux commissions d’enquête parlementaire en France. D’ailleurs, le
gouvernement français a refusé d’y être auditionné. Une décision qui
souligne bien le manque de volonté côté français.
*Depuis novembre 2021, comment les moyens ont-ils évolué ? Des mesures
ont-elles été prises pour qu’un tel drame ne se reproduise pas ?*
Depuis ce naufrage, il y a plus de moyens et une nouvelle collaboration
avec les secours britanniques, une envie de se coordonner davantage. Mais
ces moyens restent sous-dimensionnés au regard des investissements engagés
pour réprimer les départs sur le littoral. Dans le cadre de la commission
d’enquête parlementaire sur les accords du Touquet, qui a eu lieu cette
année, le préfet maritime a expliqué lors d’une audition que 1 % des fonds
Sandhurst *[provenant de l’accord signé le 18 janvier 2018 entre la France
et le Royaume-Uni, NDLR]* est alloué aux moyens de secours et 99 % à la
répression. Aujourd’hui, il y a au minimum deux bateaux mis à disposition
pour la mission Search and Rescue. Et en moyenne, entre six et dix bateaux
de l’État peuvent être disponibles en Manche et en mer du Nord.
Ces moyens sont-ils les plus adaptés ? C’est une vraie question. Il y a
beaucoup de bas-fonds dans les zones de départ, des espaces inaccessibles
aux grands bateaux de secours. En 2024, au moins 75 personnes sont décédées
en mer. C’est l’année où il y a eu le plus de morts. Même si des moyens
sont alloués pour éviter les gros naufrages – on l’a encore vu en août avec
le secours de 160 personnes –, cela n’empêche pas que des personnes meurent
en mer à cause des politiques de répression. À Utopia, on dispose d’un
numéro constamment disponible pour les personnes en détresse en mer.
Depuis 2021, on a la possibilité d’alerter les autorités françaises et
britanniques quand on nous contacte.
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_6-1024x683.jpg
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_7-1024x683.jpgDes
coordinatrices d’Utopia 56 observent la plage de Gravelines, en décembre
Quand vous alertez, obtenez-vous une réponse ?
Lorsque des personnes sont en détresse en mer et qu’elles nous alertent,
elles sont soit en eaux françaises, soit en eaux anglaises. Quand elles
sont en France, on appelle le Cross directement, puis on double la demande
par un mail. C’est une trace écrite qui rassemble toutes les informations
et facilite la compréhension de la situation. Du côté britannique, on a
accès à un numéro pour contacter directement le MRCC. Cette année, les
choses ont un peu changé. Les secours en mer sont déjà au courant de la
présence de personnes en détresse. C’est lié à la présence de nouveaux
bateaux, mais aussi au fait que les policiers et les secours ont peut-être
été formés. Par le passé, quand on échangeait avec des policiers, beaucoup
d’entre eux ne savaient pas quoi faire quand il y avait un départ.
Depuis 2021, et même avant, les personnes s’adaptent à la surprésence
policière en changeant d’endroit de départ.
*Au-delà des naufrages, à quels risques sont exposées les personnes qui
partent en mer ?*
Depuis 2021, et même avant, les personnes s’adaptent à la surprésence
policière en changeant d’endroit de départ. C’était le cas avec les camions
mais ça l’est aussi avec les bateaux. La répression n’a cessé de se
renforcer de Dunkerque à Calais, aussi les personnes ont-elles été
contraintes de partir de Boulogne-sur-Mer. Les départs se font donc
toujours plus loin des eaux britanniques. Le 28 juillet, il y a eu un
départ de Fécamp (Seine-Maritime). Cela multiplie la distance par cinq,
avec du matériel nautique adapté pour une trentaine de kilomètres.
Aujourd’hui, ces embarcations parcourent plus de 120 kilomètres. Les
risques d’avarie du moteur sont décuplés, comme ceux liés à la
déshydratation l’été ou à l’hypothermie l’hiver.
La deuxième contrainte, c’est l’effort entrepris par la France et le
Royaume-Uni pour casser les chaînes d’approvisionnement du matériel
nautique à la frontière. Il y a de moins en moins d’embarcations
disponibles. Les personnes sont donc amenées à être toujours plus
nombreuses sur le même bateau. En 2021, 27 personnes en moyenne étaient à
bord. En 2022, c’était environ 43. L’année suivante, 48. Cette année, c’est
près de 70 personnes. En août dernier, un bateau est arrivé en eaux
anglaises avec 168 personnes à son bord.
La société civile doit savoir que des milliards d’euros d’argent public
sont dépensés pour réprimer des personnes dans le nord de la France.
La forte présence policière crée de l’angoisse en raison de l’utilisation
quasi systématique de gaz lacrymogène. Une fois à bord, les personnes sont
confrontées à deux risques majeurs : l’asphyxie, due au nombre de personnes
embarquées, et la séparation avec d’autres membres de la famille. Depuis le
début de l’année, nous avons été informés de douze cas de séparation
familiale. Cela mène à des situations où des parents ont pu partir mais où
les enfants sont restés sur la plage.
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_25-1024x683.jpgUn
zodiac et ses restes.
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_27-1024x683.jpgPrès
d’un zodiac, dont le départ a été empêché par la police la nuit, il reste
des habits et duvets appartenant aux personnes exilées. À Gravelines, en
décembre 2025. (Photos : Maxime Sirvins.)
*Comment percevez-vous le rapport de la commission d’enquête sur les
accords du Touquet
public cet été ?*
D’un point de vue associatif, il était important que cette commission ait
lieu, parce que sa mise en place signifie bien qu’il y a des problèmes
graves. Que l’État se penche sur ces dysfonctionnements et prenne le temps
d’auditionner les parties prenantes était important. Aussi, la commission
d’enquête nous a permis d’en savoir plus sur les moyens associés au secours
et à la répression. C’est précieux pour nous, mais ça l’est aussi pour la
société civile, qui doit savoir que des milliards d’euros d’argent public
sont dépensés pour réprimer des personnes dans le nord de la France, sans
aucune réflexion sur les conditions d’accueil ou sur la liberté de
circulation des personnes.
On s’est aussi rendu compte qu’il y avait une facilité de l’État à renvoyer
la balle quand il s’agit de désigner des responsables. C’est ce qu’on
observe quand on examine les procédures liées au naufrage de 2021. En
réalité, individuellement, les agents de l’État n’y sont pour rien : c’est
la politique globale à la frontière qui tue. L’État français a demandé le
renfort de Frontex
https://www.politis.fr/articles/2022/07/frontex-une-troupe-de-choc-en-roue-libre-44634/
– par
des bateaux et par des hommes sur terre –, ce qui est inquiétant lorsque
l’on connaît le passé de cette agence. Pour rappel, l’ancien directeur de
Frontex, Fabrice Leggeri
https://www.politis.fr/articles/2024/02/le-rn-enrole-lex-directeur-de-frontex-leggeri/,
siège aujourd’hui au Parlement européen pour le Rassemblement national.
La répression n’empêche pas les personnes de traverser, elle ne fait
qu’aggraver la situation
La commission d’enquête a aussi permis à d’autres voix liées au secours de
s’exprimer, comme la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM
Les associations qui soutiennent les personnes bloquées à la frontière ont
pu avoir le même temps de parole que le ministère de l’Intérieur : cet
espace d’expression était très important. Le rapport qui en est sorti est
très précieux pour notre plaidoyer sur la liberté de circulation.
*En réaction au naufrage de 2021, Emmanuel Macron avait demandé le
renforcement de Frontex et promis de* « retrouver et condamner » *les
responsables du drame, à savoir les passeurs. Comment aviez-vous reçu ces
annonces ?*
Depuis 2021, au moins 140 personnes sont décédées en mer et c’est toujours
la même réponse politique : « On va retrouver les passeurs et augmenter les
moyens répressifs. » Mais la répression n’empêche pas les personnes de
traverser, elle ne fait qu’aggraver la situation. Toutes les semaines, les
campements sont démantelés et expulsés. Cette politique précarise fortement
les personnes. Il y a de plus en plus de personnes enfermées dans des
centres de rétention administrative ou renvoyés dans d’autres pays avec
l’accord « One in, One out ». La répression s’attaque aux droits des
personnes mais aussi à leur liberté fondamentale : c’est très peu
visibilisé.
À Dunkerque, il y aura un nouveau centre de rétention administrative d’ici
à la fin de l’année. Pour Frontex, des moyens à terre se sont ajoutés aux
moyens aériens déjà existants. Depuis plusieurs semaines, une voiture
polonaise de Frontex circule dans Dunkerque, probablement pour faire du
repérage. Si on veut éviter que les personnes meurent en mer, il faut
simplement leur permettre de traverser. En ouvrant les voies, mais aussi en
garantissant la liberté de chaque individu. Dans ce cadre-là, on évite aux
personnes de prendre des risques et de devoir s’organiser par elles-mêmes
pour trouver ces solutions.
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_15-1024x683.jpgDes
intimidations de l’extrême droite : des croix gammées taguées sur des cuves
d’eau distribuées par le Calais food collective.
[image: Reportage Gravelines migrants extrême droite small boats]
https://www.politis.fr/wp-content/uploads/2025/12/SIRVINS_CALAIS_13-1024x683.jpgDes
bateaux de la gendarmerie maritime, qui feraient partie du nouveau
dispositif d’interception des small boats en mer, à Gravelines, en décembre
*Utopia 56 est souvent accusé par l’extrême droite et les responsables
politiques en général de faire « le jeu des passeurs ». Quel regard
portez-vous sur ces passeurs ?*
C’est sur la notion de frontière qu’il faut s’interroger.
Si on veut trouver des solutions qui faciliteraient les traversées, c’est
bien plus le régime général des frontières qu’il faut remettre en question
que l’action supposée d’Utopia. C’est sur la notion de frontière
https://www.politis.fr/dossiers/aux-frontieres-la-france-inhumaine/ qu’il
faut s’interroger. De même, lorsqu’il y a un naufrage en mer, l’État pointe
du doigt des associations dont on suppose qu’elles font partie d’un réseau.
L’extrême droite joue sur les mêmes dynamiques. De notre côté, nous avons
très peu d’informations sur la manière dont ces traversées s’organisent.
Déjà, parce qu’on ne souhaite pas en avoir, mais aussi parce que
l’association n’intervient que lorsque les personnes sont en détresse.
Que souhaitez-vous ajouter ?
La droite et l’extrême droite doivent être combattues pour la dignité
humaine et le respect des droits humains.
Il est important de parler de la menace de la droite et de l’extrême
droite. C’est un vrai danger pour les sociétés, les personnes stigmatisées
et marginalisées, ainsi que celles bloquées à la frontière. Depuis 2025, il
y a la venue répétée de mouvements fascistes britanniques
– avec
Ukip [parti d’extrême droite britannique], Raise the Colours [« Hissez les
drapeaux », mouvement d’extrême droite britannique] et des personnes
déclarées comme « journalistes » et qui font, en réalité, une propagande de
l’extrême droite autour de la situation. C’est une nouvelle illustration de
la montée du fascisme en Europe, et on doit l’avoir en tête en prévision de
2027.
La droite et l’extrême droite doivent être combattues pour la dignité
humaine et le respect des droits humains. Sur le papier, le gouvernement
britannique semble être un gouvernement de gauche. Mais, sur les questions
liées à l’immigration, il applique des politiques de droite, voire
d’extrême droite
afin de plaire à son électorat. C’est très dangereux. On parle d’êtres
humains, de vies humaines et de morts qui pourraient être évitées. C’est
pour survivre que les personnes tentent de traverser. S’il y avait d’autres
possibilités pour elles, elles les choisiraient. Et si ces solutions
existaient, les 140 personnes mortes depuis 2021 seraient encore en vie,
tout comme celles qui sont décédées dans le naufrage de 2021.