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De : Maël Galisson
Côte d’Opale : touristes à la plage, migrants sur le départ et l’extrême
droite en embuscade
*“Alors que des exilés espèrent obtenir un « taxi-boat » pour rejoindre
l’Angleterre, des influenceurs britanniques filment les départs. Dans
l’eau, certains tiennent des propos xénophobes, se rapprochent du bateau et
posent des questions. Objectif : provoquer, enregistrer les réactions et
faire le buzz.*
Édouard Bride https://www.mediapart.fr/biographie/edouard-bride
30 juillet 2026 à 19h21
Côte d’Opale (Pas-de-Calais).– Mercredi 29 juillet, 7 heures du matin. La
protection civile, seule association mandatée par la préfecture, traverse à
vive allure la station balnéaire de Wimereux. À La Pointe aux Oies, un
groupe d’une trentaine d’exilé·es a passé quatre heures dans l’eau. Il y a
là des hommes, des femmes et des enfants.
Sur un parking, à la hâte, les rescapé·es sont pris·es en charge par les
secouristes de l’association. On dresse un barnum, on les rhabille. Quatre
enfants en état d’hypothermie ont été secourus par les pompiers un peu plus
tôt. Utopia 56 et le collectif citoyen « Alors on aide »
https://www.facebook.com/p/Alors-On-Aide-Hardelot-61580348231500/,
organisations qui viennent en aide aux exilé·es, sont là aussi pour
assister les naufragé·es.
La scène est banale sur la Côte d’Opale. Ces temps-ci, les traversées de
personnes migrantes vers l’Angleterre s’effectuent de plus en plus au sud
de Calais pour éviter les contrôles.
[image: Illustration 1]
Cette famille koweïtienne a tenté treize fois la traversée en bateau vers
la Manche. Sylvie Baudelet, du collectif citoyen Alors on Aide, réconforte
la mère de famille enceinte de quatre mois, le 29 juillet 2026, à La Pointe
aux Oies. © Photo Édouard Bride / Hans Lucas pour Mediapart
L’une des familles, dont la fille de 14 ans est handicapée et ne peut pas
marcher sur le sable – son père doit la porter sur ses épaules et la hisser
ensuite sur le bateau –, dit en être à sa treizième tentative de traversée.
Elle a été accueillie plusieurs nuits par un réseau d’hébergeurs
solidaires. Le 115 ici n’accepte pas les personnes en situation
irrégulière, comme l’a révélé Mediapart
Cette famille koweïtienne, dont la mère est enceinte de quatre mois, sera
emmenée cette fois-ci à l’hôtel sur décision de la préfecture. Le reste du
groupe repart sur les routes, en errance.
Dans l’attente du « taxi-boat »
Simultanément, près de trente kilomètres plus au sud, à Hardelot, un groupe
d’une soixantaine d’exilé·es est bloqué par les gendarmes au niveau des
dunes. Adultes et enfants patientent, sous le soleil, gilets de sauvetage
sur le dos. Avec les beaux jours et dans l’espoir d’une mer calme, beaucoup
de familles tentent la traversée. L’accord franco-britannique baptisé « one
in, one out
»
reconduit en juin, n’y change rien. Ils et elles attendent leur
« taxi-boat », ces embarcations légères parties de la baie de Somme qui
longent les côtes pour récupérer leurs passagers et passagères directement
dans l’eau, avant de mettre le cap sur l’Angleterre.
Quatre bénévoles de l’association locale Opal’Exil proposent leur aide. Les
gendarmes acceptent qu’elles installent leurs tables pliantes sur le sable,
au pied des immeubles de tourisme. Pain, lait, compotes, confiture et eau.
On sert les enfants, par dizaines, en premier. Les touristes, en maillot de
bain, observent la scène, médusé·es. Plusieurs apportent discrètement des
bouteilles d’eau aux bénévoles.
[image: Illustration 2]
Sur la plage d’Hardelot (Pas-de-Calais), des personnes exilées attendent un
« taxi-boat » sous l’œil des touristes, le 29 juillet 2026. © Photo Édouard
Bride / Hans Lucas pour Mediapart
D’autres personnes migrantes s’approchent. Elles aussi attendent un
« taxi-boat » et ont toutes passé plusieurs jours dans les forêts des
alentours, loin des campements de Calais et de Dunkerque, dans l’attente
d’une fenêtre météo favorable.
Brigitte, bénévole de 67 ans, soigne les plaies d’un Afghan à l’ombre des
immeubles. *« Ces gens sont déglingués. Ils manquent et ils souffrent de
tout. On est là parce que rien n’est fait pour eux. Pas même les besoins
vitaux comme boire, manger, être changé quand on est tombé à l’eau. »*
Quelques minutes plus tard, ce mercredi, une centaine de personnes
s’enfoncent dans l’eau. Le pneumatique arrive, charge ses passagers dans la
cohue où chacun joue sa vie. Tous n’ont pas de gilet de sauvetage. Un homme
boit la tasse, regagne le rivage torse nu sur le sable. Il prie. Les
secours en mer ramènent les personnes qui n’ont pas pu se hisser sur
l’embarcation.
À bord de ce petit canot, une femme hurle, ses cris déchirent la plage.
Elle n’a pas pu partir. Mais ses enfants sont dans le bateau en partance
pour l’Angleterre, seuls. Les bénévoles d’Opal’Exil s’approchent, tentent
de la rassurer. Les secours vont tenter de rattraper le bateau et récupérer
ses enfants. Plusieurs adolescent·es et enfants sont ensuite ramené·es à
terre, mais pas les siens. Touristes, gendarmes et photographes se mêlent à
la scène.
[image: Illustration 3]
Des bénévoles de l’association locale Opal’Exil réconfortent une mère dont
les enfants sont partis à bord d’un « taxi-boat » vers l’Angleterre, le 29
juillet 2026, à Hardelot. © Photo Édouard Bride / Hans Lucas pour Mediapart
Cent mètres plus loin, le « taxi-boat » s’arrête. Avarie moteur. À dix
mètres du rivage, les exilé·es attendent que le moteur reparte. Les
vidéastes et photographes se rapprochent. Chris Philp, député conservateur
britannique, se filme de l’eau jusqu’aux genoux, face caméra, avec les
exilé·es dans son dos. Il se recoiffe un brin et, pour ses followers,
raconte : *« Regardez, ces migrants illégaux vont arriver chez nous et la
police française ne fait rien. »*
Questionnés par Mediapart, les gendarmes expliquent qu’ils
n’interviennent pas « à partir du moment où le bateau flotte ». *« Ce
n’est plus de notre ressort. Ça dépend de la préfecture maritime. On
n’arrête pas les bateaux quand ils sont à l’eau. »*
Sur la plage, des touristes et l’extrême droite britannique
Dans l’eau, d’autres vidéastes, dont certains sont d’extrême droite et
tiennent des propos xénophobes, se rapprochent du bateau, posent des
questions. Les exilé·es saisissent le piège, leur hurlent de partir,
jettent un gilet de sauvetage. Le ton monte. Les gendarmes, qui ont ordre
de rester sur la terre ferme, assènent des ordres en anglais pour appeler
au calme. Les associations présentes (les quatre femmes d’Opal’Exil et
trois bénévoles d’Utopia 56) entrent dans l’eau, font écran de leurs corps
sans violence devant les caméras.
[image: Illustration 4]
Alors que le « taxi-boat » est en panne, touristes et journalistes filment
la scène. © Photo Edouard Bride / Hans Lucas pour Mediapart
La présence de militant·es d’extrême droite anti-immigration sur le sol
français est régulièrement observée depuis plusieurs mois. Avec parfois des
violences à la clé envers les exilé·es. La technique est simple : provoquer
et filmer leurs réactions pour faire le buzz. Le 23 juillet, un influenceur
anglais, « The Nowhere Photographer », a par exemple filmé à leur insu des
bénévoles en train de distribuer des vivres à des naufragé·es. Tournées sur
un ton martial, ses vidéos accusent les associations d’aide au passage – ce
dont elles se défendent.
Trente minutes plus tard, après s’être arrêté devant les dunes d’Hardelot,
alors que les esprits s’échauffent sur la plage, le bateau repart dans les
cris de joie des exilé·es. Entre-temps, la mère de famille a réussi à se
hisser à bord pour retrouver ses enfants. Quelques heures plus tard, leur
bateau atteindra bien la côte, escorté par la marine française jusqu’aux
eaux britanniques.
Brigitte, Cindy, Nathalie et Émilie, d’Opal’Exil
https://www.instagram.com/opalexil/, replient leurs tables. Des manteaux,
des sacs à dos jonchent le sol. Elles en récupèrent une partie pour leurs
futures maraudes, nettoient les déchets. Elles repartent ensuite dans leurs
voitures chargées de vivres et de vêtements secs à la rencontre d’un autre
groupe de 90 personnes, sans eau ni nourriture, dans les dunes de
Sainte-Cécile, 12 kilomètres plus au sud.
Plus tard sur cette même plage d’Hardelot, dans la nuit, un homme est mort
en tentant de monter à bord d’un autre « taxi-boat ». Trois autres corps de
personnes exilées ont été découverts à Dunkerque le lendemain, jeudi 30
juillet. ”