âââ- Forwarded message âââ
De : Brigitte Espuche via Discussion discussion@liste.migreurop.org
Morts en Méditerranée : un phénomÚne qui persiste dans la plus grande
indifférence
Reportage « Migrants en MĂ©diterranĂ©e, la mĂ©canique du silence » (1â4)
Par Allan Kaval https://ex3.mail.ovh.net/signataires/allan-kaval/ (Lampedusa
[Italie], envoyé spécial)
Publié le 18 mai 2026
Le premier trimestre 2026 a Ă©tĂ© lâun des plus meurtriers depuis 2014 pour
les migrants partis de Tunisie et de Libye en direction de lâEurope, avec
765 morts recensĂ©es par lâOrganisation internationale pour les migrations.
Le dispositif europĂ©en dans la zone est dĂ©sormais davantage destinĂ© Ă
contenir le dĂ©placement des personnes quâĂ sauver des vies.
A la jumelle, une forme minuscule apparaĂźt, presque Ă la verticale sous
lâavion, 1 000 pieds plus bas, dans la MĂ©diterranĂ©e. Le petit bimoteur la
dĂ©passe, puis pivote sur son axe et dĂ©crit bientĂŽt, en sâapprochant de la
surface de lâeau, une spirale dont cette apparition flottant dans le bleu
étale serait le centre de gravité. Mais avant de descendre à 500 pieds,
lâĂ©vidence, glaçante, est dĂ©jĂ lĂ . « OK, câest le corps dâun homme »,
lùche Lucrezia Frabetti, 31 ans, infirmiÚre et employée italienne de
lâorganisation non gouvernementale de secours en mer SOS MĂ©diterranĂ©e, qui
fait voler cet avion baptisé Albatross.
Le bimoteur continue de tourner autour du cadavre, flottant quelque part
entre la Libye et lâĂźle italienne de Lampedusa, poussĂ©e calcaire de la
plaque africaine et fragment lointain de lâEurope depuis sa colonisation
par les Bourbons de Naples, au XIXe siĂšcle. Lucrezia Frabetti et son pilote
suisse, Fabio Zgraggen, 40 ans, qui gagne sa vie comme instructeur de
parapente et rentre Ă peine de Patagonie oĂč il faisait le guide, ne peuvent
dĂ©sormais que se taire. Le zoom de lâappareil avec lequel lâinfirmiĂšre a
documentĂ© cette mort au visage invisible rĂ©vĂšle quâĂ©taient posĂ©s, sur son
dos et sur sa jambe droite, deux oiseaux marins, passagers éphémÚres de sa
dérive.
Dans la cabine, on se recueille un moment pour un anonyme, un homme qui
compte parmi les dizaines de milliers de personnes, venues majoritairement
dâAfrique subsaharienne et dâAsie du Sud, Ă avoir perdu la vie en tentant
de traverser la Méditerranée depuis la Libye ou la Tunisie au cours de la
dĂ©cennie Ă©coulĂ©e. Depuis 2014, lâOrganisation internationale pour les
migrations (OIM) a recensĂ© 26 734 morts sur cette route. Le bilan dâune
guerre, sachant que lâagence onusienne insiste sur le caractĂšre trĂšs
restrictif de cette estimation. Le véritable nombre de vies effacées ne
sera jamais connu.
En 2014, alors dans lâopposition, Giorgia Meloni appelait Ă couler les
bateaux employés par les migrants. Cheffe du gouvernement italien depuis
2022, la prĂ©sidente du conseil de droite radicale, reprĂ©sentante dâune
famille politique issue du fascisme, a mis les questions migratoires au
cĆur de son programme intĂ©rieur et diplomatique, et sâest fĂ©licitĂ©e, en
avril, devant le Parlement, de la diminution du nombre de personnes
migrantes ayant abordé les cÎtes italiennes. Le chiffre des arrivées est
passĂ© de 157 651 en 2023 Ă 66 316 en 2025, dâaprĂšs le ministĂšre de
lâintĂ©rieur italien, notamment du fait dâaccords opaques avec le
gouvernement tunisien et des dirigeants libyens, connus de part et dâautre
pour leur responsabilité dans de graves exactions contre les migrants. Le
gouvernement ne tient par ailleurs aucun compte, dans le bilan de ses
politiques migratoires, de la persistante présence de la mort en
Méditerranée centrale, une présence à laquelle le débat public est devenu
largement indifférent.
« Naufrages fantÎmes »
Câest donc dans le silence des autoritĂ©s et de lâopinion quâen 2026, des
cadavres continuent de sâĂ©chouer ponctuellement sur les cĂŽtes italiennes.
Au cours du mois de février, 15 corps ont ainsi été rejetés sur les rivages
tyrrhéniens de Calabre, à Trapani et à Marsala, en Sicile, ainsi que sur la
petite ßle volcanique de Pantelleria, prisée des touristes fortunés. En
janvier, une vingtaine de corps avaient été retrouvés en Libye et en
Italie, lâONG Save the Children ayant par ailleurs dĂ©clarĂ© que des sĆurs
jumelles ùgées de 1 an avaient disparu au large avant le sauvetage des
survivants de lâembarcation oĂč se trouvait leur mĂšre. Les apparitions de
corps anonymes sur les plages sont parfois la trace de *« naufrages
fantĂŽmes »*, dont lâampleur nâest Ă©valuĂ©e que de maniĂšre parcellaire.
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Rien que pour les trois premiers mois de lâannĂ©e 2026, 765 morts ont Ă©tĂ©
recensĂ©es par lâOIM sur cette route. Un chiffre forcĂ©ment en deçà du nombre
rĂ©el, selon lâagence, qui a dĂ©clarĂ© que les premiers mois de 2026 avaient
été parmi les plus meurtriers depuis 2014, notamment du fait du cyclone
Harry, qui sâest abattu sur la MĂ©diterranĂ©e centrale fin janvier avec une
intensité exceptionnelle, liée aux effets du réchauffement climatique. La
législature qui a porté Giorgia Meloni au pouvoir a aussi été marquée par
le naufrage survenu à proximité de Cutro, en Calabre, en 2023
provoquant la mort dâau moins 94 personnes, dont 34 enfants. Les passagers
du bateau, un voilier de plaisance parti de Turquie, étaient prÚs de 200,
majoritairement afghans. Un procĂšs est en cours Ă Crotone depuis le mois de
janvier, les autorités étant accusées de négligence ayant provoqué la mort.
De loin en loin, les navires des ONG de sauvetage en mer, déployés pour
faire face à cette situation de mort de masse, mais visés par les
politiques hostiles du gouvernement italien, continuent de relever la
présence de corps flottants et, contrairement aux autorités qui
patrouillent dans la zone, en rendent compte. Faute de pouvoir les
recueillir. *« Les morts sont devenus un aspect oublié de la politique
migratoire que mÚne le gouvernement italien avec ses partenaires »*,
explique Lam Magok, activiste originaire du Soudan du Sud, auprĂšs de
Refugees in Libya, une association transnationale de défense des droits des
personnes migrantes organisée par des exilés. Il est impossible de
dĂ©terminer le nombre dâabsents cherchĂ©s en vain par des proches qui
resteront sans réponse et sans deuil.
LâAlbatross continue de tourner autour de lâanonyme. Personne ne viendra
chercher son corps, qui restera sans sĂ©pulture. Lâhomme est mort vĂȘtu dâun
pantalon clair, dâun blouson sombre recouvrant maintenant lâarriĂšre de son
crĂąne. Son visage est tournĂ© vers le fond de la mer, oĂč tant de restes
humains reposent, abandonnés aprÚs le passage des poissons. AprÚs des
semaines de mauvais temps, ce matin-lĂ , les bateaux de pĂȘche sont
dâailleurs nombreux. *« Il arrive que les cadavres soient entourĂ©s dâune
pellicule flottante de fluides adipeux qui suinte dans lâeau de mer aprĂšs
quelque temps dans lâeau. Parfois, des tortues marines tournent autour »*,
raconte, visiblement affectĂ©, Fabio Zgraggen, engagĂ© dans lâobservation
aérienne au-dessus de cette zone depuis 2013 avec son organisation
lâHumanitarian Pilots Initiative.
« Aucune réponse à donner »
A lâĂ©poque, la marine militaire italienne menait lâopĂ©ration « Mare
nostrum », une mission de sauvetage qui a permis de secourir prÚs de
150 000 personnes, débarquées en Italie. Elle avait notamment été mise en
Ćuvre aprĂšs un naufrage en 2013, au large de Lampedusa, dâune embarcation
oĂč se trouvaient des rĂ©fugiĂ©s Ă©rythrĂ©ens et somaliens, au cours duquel
368 personnes avaient perdu la vie. *« CâĂ©tait un autre monde. Lâopinion
était mobilisée. Les ONG et les autorités coopéraient pour sauver des
vies »*, se souvient le pilote, qui garde un Ćil Ă lâhorizon, Ă la
recherche de tout signe pouvant rĂ©vĂ©ler la prĂ©sence dâune embarcation en
détresse.
La clĂŽture de « Mare nostrum » en 2014 a marquĂ© lâabandon de la
logique du *« plus
jamais ça »* qui avait briÚvement prévalu. Les missions ultérieures et le
dispositif européen en Méditerranée centrale auraient désormais pour but
non de sauver des personnes, mais de contenir leur déplacement. Elles sont
dĂ©sormais menĂ©es de concert avec la Tunisie de lâautocrate KaĂŻs SaĂŻed et
avec des dirigeants libyens liés aux milieux miliciens et criminels qui
dominent le pays, des acteurs avec lesquels Giorgia Meloni a intensifié ses
rapports avec la bénédiction de Bruxelles. Malgré la persistance des morts
en mer, la question nâest plus perçue comme une crise, mais comme un
phĂ©nomĂšne ordinaire qui nâappellerait aucune rĂ©action ni mission de secours
pouvant conduire au transfert dâexilĂ©s, fuyant lâAfrique du Nord vers le
continent européen. Interrogée sur la question, une source diplomatique
europĂ©enne a rĂ©pondu quâelle nâavait * « aucune rĂ©ponse Ă donner » *au
sujet des « migrants ».
La mer est vide tout autour du mort. LâAlbatross dĂ©crit un dernier tour
au-dessus du cadavre et le laisse dans son sillage pour filer vers les
cĂŽtes libyennes, oĂč une embarcation transportant des migrants pourrait ĂȘtre
en difficultĂ©. Lâobjectif serait dâalerter certains des bateaux de
sauvetage en mer des ONG prĂ©sentes dans la zone pour quâils puissent les
secourir. Au voisinage de Malte, totalement démissionnaire en matiÚre
dâopĂ©rations de secours, on entend sur la radio du bimoteur de SOS
MĂ©diterranĂ©e les Ă©changes entre la tour de contrĂŽle de lâaĂ©roport de
La Valette et des pilotes de la compagnie low cost Ryanair en approche, le
ventre chargĂ© de touristes venus trouver le soleil du Sud. Quant Ă lâhomme
mort en mer, son corps restera abandonné aux flots, bien que sa position
ait été communiquée. Reste de lui une photographie prise par Lucrezia
Frabetti. Publiée sur le compte X de SOS Méditerranée, elle aura été vue,
au 30 avril, par 4 287 utilisateurs.