[đŸ—ŁïžDiscussion-Migreurop] (FR) "Morts en MĂ©diterranĂ©e : un phĂ©nomĂšne qui persiste dans la plus grande indiffĂ©rence" (Le Monde 18 mai 2026)

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-6-20 10:08

———- Forwarded message ———

De : Brigitte Espuche via Discussion discussion@liste.migreurop.org

Morts en Méditerranée : un phénomÚne qui persiste dans la plus grande

indifférence

Reportage « Migrants en MĂ©diterranĂ©e, la mĂ©canique du silence » (1⁄4)

Par Allan Kaval https://ex3.mail.ovh.net/signataires/allan-kaval/ (Lampedusa

[Italie], envoyé spécial)

Publié le 18 mai 2026

https://www.lemonde.fr/international/article/2026/05/18/morts-en-mediterranee-un-phenomene-qui-persiste-dans-la-plus-grande-indifference_6690878_3210.html

Le premier trimestre 2026 a Ă©tĂ© l’un des plus meurtriers depuis 2014 pour

les migrants partis de Tunisie et de Libye en direction de l’Europe, avec

765 morts recensĂ©es par l’Organisation internationale pour les migrations.

Le dispositif européen dans la zone est désormais davantage destiné à

contenir le dĂ©placement des personnes qu’à sauver des vies.

A la jumelle, une forme minuscule apparaĂźt, presque Ă  la verticale sous

l’avion, 1 000 pieds plus bas, dans la MĂ©diterranĂ©e. Le petit bimoteur la

dĂ©passe, puis pivote sur son axe et dĂ©crit bientĂŽt, en s’approchant de la

surface de l’eau, une spirale dont cette apparition flottant dans le bleu

étale serait le centre de gravité. Mais avant de descendre à 500 pieds,

l’évidence, glaçante, est dĂ©jĂ  lĂ . « OK, c’est le corps d’un homme »,

lùche Lucrezia Frabetti, 31 ans, infirmiÚre et employée italienne de

l’organisation non gouvernementale de secours en mer SOS MĂ©diterranĂ©e, qui

fait voler cet avion baptisé Albatross.

Le bimoteur continue de tourner autour du cadavre, flottant quelque part

entre la Libye et l’üle italienne de Lampedusa, poussĂ©e calcaire de la

plaque africaine et fragment lointain de l’Europe depuis sa colonisation

par les Bourbons de Naples, au XIXe siĂšcle. Lucrezia Frabetti et son pilote

suisse, Fabio Zgraggen, 40 ans, qui gagne sa vie comme instructeur de

parapente et rentre Ă  peine de Patagonie oĂč il faisait le guide, ne peuvent

dĂ©sormais que se taire. Le zoom de l’appareil avec lequel l’infirmiĂšre a

documentĂ© cette mort au visage invisible rĂ©vĂšle qu’étaient posĂ©s, sur son

dos et sur sa jambe droite, deux oiseaux marins, passagers éphémÚres de sa

dérive.

Dans la cabine, on se recueille un moment pour un anonyme, un homme qui

compte parmi les dizaines de milliers de personnes, venues majoritairement

d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, à avoir perdu la vie en tentant

de traverser la Méditerranée depuis la Libye ou la Tunisie au cours de la

dĂ©cennie Ă©coulĂ©e. Depuis 2014, l’Organisation internationale pour les

migrations (OIM) a recensĂ© 26 734 morts sur cette route. Le bilan d’une

guerre, sachant que l’agence onusienne insiste sur le caractùre trùs

restrictif de cette estimation. Le véritable nombre de vies effacées ne

sera jamais connu.

En 2014, alors dans l’opposition, Giorgia Meloni appelait à couler les

bateaux employés par les migrants. Cheffe du gouvernement italien depuis

2022, la prĂ©sidente du conseil de droite radicale, reprĂ©sentante d’une

famille politique issue du fascisme, a mis les questions migratoires au

cƓur de son programme intĂ©rieur et diplomatique, et s’est fĂ©licitĂ©e, en

avril, devant le Parlement, de la diminution du nombre de personnes

migrantes ayant abordé les cÎtes italiennes. Le chiffre des arrivées est

passĂ© de 157 651 en 2023 Ă  66 316 en 2025, d’aprĂšs le ministĂšre de

l’intĂ©rieur italien, notamment du fait d’accords opaques avec le

gouvernement tunisien et des dirigeants libyens, connus de part et d’autre

pour leur responsabilité dans de graves exactions contre les migrants. Le

gouvernement ne tient par ailleurs aucun compte, dans le bilan de ses

politiques migratoires, de la persistante présence de la mort en

Méditerranée centrale, une présence à laquelle le débat public est devenu

largement indifférent.

« Naufrages fantÎmes »

C’est donc dans le silence des autoritĂ©s et de l’opinion qu’en 2026, des

cadavres continuent de s’échouer ponctuellement sur les cĂŽtes italiennes.

Au cours du mois de février, 15 corps ont ainsi été rejetés sur les rivages

tyrrhéniens de Calabre, à Trapani et à Marsala, en Sicile, ainsi que sur la

petite ßle volcanique de Pantelleria, prisée des touristes fortunés. En

janvier, une vingtaine de corps avaient été retrouvés en Libye et en

Italie, l’ONG Save the Children ayant par ailleurs dĂ©clarĂ© que des sƓurs

jumelles ùgées de 1 an avaient disparu au large avant le sauvetage des

survivants de l’embarcation oĂč se trouvait leur mĂšre. Les apparitions de

corps anonymes sur les plages sont parfois la trace de *« naufrages

fantĂŽmes »*, dont l’ampleur n’est Ă©valuĂ©e que de maniĂšre parcellaire.

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Rien que pour les trois premiers mois de l’annĂ©e 2026, 765 morts ont Ă©tĂ©

recensĂ©es par l’OIM sur cette route. Un chiffre forcĂ©ment en deçà du nombre

rĂ©el, selon l’agence, qui a dĂ©clarĂ© que les premiers mois de 2026 avaient

été parmi les plus meurtriers depuis 2014, notamment du fait du cyclone

Harry, qui s’est abattu sur la MĂ©diterranĂ©e centrale fin janvier avec une

intensité exceptionnelle, liée aux effets du réchauffement climatique. La

législature qui a porté Giorgia Meloni au pouvoir a aussi été marquée par

le naufrage survenu à proximité de Cutro, en Calabre, en 2023

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/02/26/italie-au-moins-31-migrants-sont-morts-dans-le-naufrage-de-leur-embarcation-pres-des-cotes_6163365_3210.html,

provoquant la mort d’au moins 94 personnes, dont 34 enfants. Les passagers

du bateau, un voilier de plaisance parti de Turquie, étaient prÚs de 200,

majoritairement afghans. Un procĂšs est en cours Ă  Crotone depuis le mois de

janvier, les autorités étant accusées de négligence ayant provoqué la mort.

De loin en loin, les navires des ONG de sauvetage en mer, déployés pour

faire face à cette situation de mort de masse, mais visés par les

politiques hostiles du gouvernement italien, continuent de relever la

présence de corps flottants et, contrairement aux autorités qui

patrouillent dans la zone, en rendent compte. Faute de pouvoir les

recueillir. *« Les morts sont devenus un aspect oublié de la politique

migratoire que mÚne le gouvernement italien avec ses partenaires »*,

explique Lam Magok, activiste originaire du Soudan du Sud, auprĂšs de

Refugees in Libya, une association transnationale de défense des droits des

personnes migrantes organisée par des exilés. Il est impossible de

dĂ©terminer le nombre d’absents cherchĂ©s en vain par des proches qui

resteront sans réponse et sans deuil.

L’Albatross continue de tourner autour de l’anonyme. Personne ne viendra

chercher son corps, qui restera sans sĂ©pulture. L’homme est mort vĂȘtu d’un

pantalon clair, d’un blouson sombre recouvrant maintenant l’arriùre de son

crĂąne. Son visage est tournĂ© vers le fond de la mer, oĂč tant de restes

humains reposent, abandonnés aprÚs le passage des poissons. AprÚs des

semaines de mauvais temps, ce matin-lĂ , les bateaux de pĂȘche sont

d’ailleurs nombreux. *« Il arrive que les cadavres soient entourĂ©s d’une

pellicule flottante de fluides adipeux qui suinte dans l’eau de mer aprùs

quelque temps dans l’eau. Parfois, des tortues marines tournent autour »*,

raconte, visiblement affectĂ©, Fabio Zgraggen, engagĂ© dans l’observation

aérienne au-dessus de cette zone depuis 2013 avec son organisation

l’Humanitarian Pilots Initiative.

« Aucune réponse à donner »

A l’époque, la marine militaire italienne menait l’opĂ©ration « Mare

nostrum », une mission de sauvetage qui a permis de secourir prÚs de

150 000 personnes, débarquées en Italie. Elle avait notamment été mise en

Ɠuvre aprùs un naufrage en 2013, au large de Lampedusa, d’une embarcation

oĂč se trouvaient des rĂ©fugiĂ©s Ă©rythrĂ©ens et somaliens, au cours duquel

368 personnes avaient perdu la vie. *« C’était un autre monde. L’opinion

était mobilisée. Les ONG et les autorités coopéraient pour sauver des

vies »*, se souvient le pilote, qui garde un Ɠil Ă  l’horizon, Ă  la

recherche de tout signe pouvant rĂ©vĂ©ler la prĂ©sence d’une embarcation en

détresse.

La clĂŽture de « Mare nostrum » en 2014 a marquĂ© l’abandon de la

logique du *« plus

jamais ça »* qui avait briÚvement prévalu. Les missions ultérieures et le

dispositif européen en Méditerranée centrale auraient désormais pour but

non de sauver des personnes, mais de contenir leur déplacement. Elles sont

dĂ©sormais menĂ©es de concert avec la Tunisie de l’autocrate KaĂŻs SaĂŻed et

avec des dirigeants libyens liés aux milieux miliciens et criminels qui

dominent le pays, des acteurs avec lesquels Giorgia Meloni a intensifié ses

rapports avec la bénédiction de Bruxelles. Malgré la persistance des morts

en mer, la question n’est plus perçue comme une crise, mais comme un

phĂ©nomĂšne ordinaire qui n’appellerait aucune rĂ©action ni mission de secours

pouvant conduire au transfert d’exilĂ©s, fuyant l’Afrique du Nord vers le

continent européen. Interrogée sur la question, une source diplomatique

europĂ©enne a rĂ©pondu qu’elle n’avait * « aucune rĂ©ponse Ă  donner » *au

sujet des « migrants ».

La mer est vide tout autour du mort. L’Albatross dĂ©crit un dernier tour

au-dessus du cadavre et le laisse dans son sillage pour filer vers les

cĂŽtes libyennes, oĂč une embarcation transportant des migrants pourrait ĂȘtre

en difficultĂ©. L’objectif serait d’alerter certains des bateaux de

sauvetage en mer des ONG prĂ©sentes dans la zone pour qu’ils puissent les

secourir. Au voisinage de Malte, totalement démissionnaire en matiÚre

d’opĂ©rations de secours, on entend sur la radio du bimoteur de SOS

MĂ©diterranĂ©e les Ă©changes entre la tour de contrĂŽle de l’aĂ©roport de

La Valette et des pilotes de la compagnie low cost Ryanair en approche, le

ventre chargĂ© de touristes venus trouver le soleil du Sud. Quant Ă  l’homme

mort en mer, son corps restera abandonné aux flots, bien que sa position

ait été communiquée. Reste de lui une photographie prise par Lucrezia

Frabetti. Publiée sur le compte X de SOS Méditerranée, elle aura été vue,

au 30 avril, par 4 287 utilisateurs.