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De : Maël Galisson
La Voix du Nord (site web)
Dunkerque, mercredi 10 juin 2026 767 words
*Aux procès de passeurs, faute de parties civiles, la voix des victimes
n’existe pas *
Aicha Noui
*Dans les procès des réseaux de passeurs, comme celui qui s’est ouvert à
Dunkerque ce 11 juin, il y a une constante, la voix des victimes n’est
jamais entendue ni défendue, et absente des débats, faute de constitution
de parties civiles. *
Rola Al Mayali, 7 ans, Dina Ratham Shafi, 24 ans, leurs noms résonnent dans
la salle d’audience du tribunal correctionnel de Dunkerque. Des noms, des
états civils, des photos de leur visage à la morgue défilent et puis plus
rien. Écran noir. Pas un souffle, pas une voix ne s’élève pour parler
d’elles
, évoquer leur vie, leur parcours, leur mort dans des conditions
effroyables.
Rola, Dina, et toutes les victimes, mortes, blessées, traumatisées à vie
par ces traversées de l’enfer : leur voix est absente des débats, une
constante dans ces procès de réseaux de
passeurs
car les parties civiles sont inexistantes. « *À ma connaissance, dans la
pratique, personne ne s’est jamais constitué partie civile jusqu’à
maintenant mais ça pourrait être prochainement le cas car j’ai des dossiers
en ce sens*», espère M e Chaudey.
Ce mercredi 11 juin, un réseau de passeurs est jugé, suspecté d’être
impliqué dans l’organisation de plusieurs traversées vers le Royaume-Uni
entre 2023 et 2024 dont celles qui avaient coûté la vie à Rola Al Mayali
sur le canal de l’Aa
à Watten le 3 mars 2024, et à Dina Ratham Shafi, morte asphyxiée
sur un pneumatique surchargé au large de Marck le 28 juillet 2024. Mais
entre les murs de la salle d’audience, personne n’est là pour parler en
leur nom ou en celui de leurs proches.
Ça interroge
La salle résonne de ce vide. Si la constitution de parties civiles pour les
proches ou les survivants est loin d’être évidente en raison de leur
situation irrégulière – beaucoup sont encore en exil et « *et on perd leur
trace rapidement* », nous indique la procureure en marge du procès –,
l’absence de constitution de parties civiles des associations d’aide
aux migrants, en revanche, interroge. Car dans l’absolu, la loi le permet
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1127 pour ce
type d’associations. « *Quand on n’est pas victime, normalement, on ne
peut pas se porter partie civile mais il y a une dérogation pour les
associations dans un certain cadre* », signale M e Hertel, avocat à
Dunkerque. Cette dérogation doit évidemment s’inscrire dans les statuts des
associations, si c’est le cas « *elles ont les habilitations à se porter
partie civile pour l’intérêt général* », appuie la procureure. *Elles le
font d’ailleurs dans d’autres dossiers donc pourquoi pas là ?*»
« Quand on n’est pas victime, normalement, on ne peut pas se porter partie
civile mais il y a une dérogation pour les associations dans un certain
cadre. »
Silence assourdissant
Si rien dans leur statut ne les en empêche, ni la loi, pourquoi ne le
font-elles pas lors de ces procès des réseaux de passeurs ? On sent qu’on
lève un lièvre. Utopia 56 reconnaît avoir les habilitations pour se porter
partie civile dans ce type de procès mais ne le fait pas : « *Quand on se
constitue partie civile, c’est plus dans des dossiers où on va pointer la
responsabilité de l’État et des politiques publiques. L’État veut se
déresponsabiliser et tout mettre sur le dos des *passeurs , argue
l’association. On fait partie par exemple des plaignants contre les
militaires du CROSS
dans le dossier du naufrage de 2021, et on a porté plainte contre des
policiers pour omission de porter secours dans la mort de Jumaa Al Hassan
en 2024. »
Mais en quoi se positionner contre des politiques publiques à la frontière
empêcherait-il de se constituer partie civile dans le cadre de ces procès
de réseaux de
passeurs
et défendre uniquement l’intérêt des victimes ? L’un n’empêche pas
l’autre. À cette observation, on perçoit un certain malaise. Utopia 56
avance aussi « *le coût financier, la difficulté de trouver des avocats…*»
Mais le constat est implacable, entre la défense des réseaux
de passeurs présumés, le ministère public et les questions des juges, il
n’y a pour l’heure, aucune place pour les victimes et leurs proches, faute
de parties civiles. Un silence assourdissant.
D’autres associations ont été contactées, l’Auberge des migrants,
Salam, ou Médecins
sans frontières, nous n’avons pas eu de réponse.