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De : Cyrille CASANOVA
De la Libye à l’Europe, un océan d’inhumanité
Migrants en Méditerranée, la mécanique du silence
4|4 Exploités et violentés durant leur séjour libyen, les exilés qui
survivent à la traversée vers l’Italie sont invisibilisés et tombent
parfois aux mains de mafias
Allan Kaval
ReportageLampedusa (Italie)- envoyé spécial
Officiellement, le centre de détention de Lampedusa (Italie) n’est pas un
centre de détention. Certes, ceux qui y séjournent ne peuvent pas en
sortir, mais ils ne seraient en aucun cas des détenus. Sur l’île italienne,
on parle d’un « hotspot », terme qui, en anglais, peut désigner un lieu où
prolifère un virus, une menace, un ennemi. En l’occurrence, l’enclos,
encaissé dans un paysage de maisons basses, de mauvaises herbes et
d’ordures, sert de base logistique, invisible pour la plupart des
insulaires et des touristes. Le sable blanc de la spiaggia dei Conigli (la
« plage des Lapins ») se trouve à dix minutes en voiture. Elle compte parmi
les préférées des utilisateurs de Tripadvisor. Les touristes s’y baignent,
dans l’eau où d’autres se noient.
Les exilés ayant survécu à la traversée de la Méditerranée pour rejoindre
l’île, voisine de la Tunisie et de la Libye, sont regroupés derrière des
balustrades de métal pour être interrogés, identifiés et enregistrés, avant
d’être envoyés sur la terre ferme, « une chaîne de montage », décrit une
ancienne employée. Là , ils poursuivent une itinérance commencée au
Bangladesh, en Gambie ou dans le sud du Soudan. Beaucoup traînent les
cicatrices des tortures et des viols, la douleur de l’esclavage, les traces
morales de l’humiliation héritées de l’ordre de terreur qui règne pour eux
en Afrique du Nord.
Quand on évoque la somme de toutes les douleurs qui s’accumulent de l’autre
côté de la mer, Imad Dalil, le directeur de ce centre de détention de fait
tenu par la Croix-Rouge italienne, se montre ému. « La migration ne se
raconte pas et sa violence ne peut pas être comprise, elle ne peut qu’être
vécue », lâche-t-il, assis à une table de bois installée à l’extérieur.
Derrière cet ancien travailleur social italo-marocain, un décor de
véhicules de police et d’hommes en uniforme et lunettes de soleil qui
attendent la fin de leur garde, absorbés par leurs écrans. « Leurs
interventions se comptent sur les doigts d’une main », assure Imad Dalil.
La préfecture d’Agrigente n’autorise qu’exceptionnellement les journalistes
à accéder au « hotspot ». Le portail métallique entrouvert fixe une limite
à ne pas franchir. Les « migrants » ne sont que de lointaines silhouettes
parmi les logements préfabriqués.
Mais voici qu’une jeune femme africaine sort. Elle se dirige, accompagnée
par une employée, vers une camionnette servant de clinique gynécologique.
Violences et esclavage sexuels font rage dans les prisons libyennes ;
parfois, des exilées arrivent enceintes de leurs tortionnaires, elles
peuvent alors être évacuées vers la Sicile pour avorter. A Lampedusa, pour
être examinées, elles doivent passer devant une rangée de policiers
désœuvrés. Lorsque l’on fait remarquer à Imad Dalil que ces derniers sont
employés par un ministère de l’intérieur qui équipe les éléments armés de
Tripoli chargés de maintenir les exilés en Libye, là même où sont commis
les abus, il acquiesce : « Nous essayons de créer un îlot d’humanité dans
un océan d’horreur. »
A 1 kilomètre à vol d’oiseau du « hotspot » se trouve le sanctuaire de la
patronne de l’île, la Madonna di Porto Salvo (« la Madone du port sûr »).
Avant la colonisation, en 1843, les marins des deux rives pouvaient s’y
ravitailler, entre la tombe d’un saint et celle d’un marabout. Dans
l’église, Giuseppe Fragapane, membre de la paroisse, reste interloqué : « Les
migrants sont devenus des “paquets Amazon”. » Il se rappelle le temps,
avant la pandémie, où un trou dans la clôture du « hotspot » permettait des
rencontres aujourd’hui impossibles.
« C’est de l’esclavage »
Certains, comme lui, en gardent un souvenir heureux. D’autres dĂ©lirent Ă
propos de Tunisiens mangeurs de chiens. Giuseppe Fragapane espère que le
pape Léon XIV, qui doit visiter l’île le 4 juillet, se rendra au
sanctuaire. L’enceinte abrite l’image d’un esclave chrétien du XVIe siècle,
captif des Barbaresques. Selon la légende, il s’échappa, lors d’une escale
sur l’île, avec un radeau poussé par une voile ornée de l’image de la
Vierge de Lampedusa. Par des chemins inconnus, la Madone du port sûr est
aussi arrivée jusqu’au Brésil, célébrée par des esclaves africains et leurs
descendants.
L’île est équidistante de Palerme, ancienne capitale de l’émirat de Sicile
entre le IXe et le XIe siècle, et de Tripoli, qui fut l’une des grandes
cités de l’Empire romain. Là -bas, à 300 kilomètres, au-delà de l’horizon
bleu visible de la plage de la Madone, située dans le prolongement du
sanctuaire, survivent toujours des esclaves. En Libye, la servitude est une
condition qui peut être imposée aux étrangers en situation irrégulière. La
raison du plus fort y règne et les plus forts sont souvent ceux que les
Européens soutiennent, pour maintenir les exilés de l’autre côté de la mer.
Une autre logistique du corps humain y règne.
« Cela dépasse l’imagination », constate Gatdet KachJaani, un ressortissant
sud-soudanais joint à Tripoli. « A tout moment, n’importe quel étranger
peut être capturé par les autorités officielles ou des hommes en uniforme
qui travaillent avec les trafiquants. Ils m’ont fait trimer sur des
chantiers, tôt le matin jusqu’à tard dans la nuit, pour rien, pendant des
semaines. Certains sont utilisés dans les champs. C’est de l’esclavage. » Caché
quelque part à Tripoli après avoir été intercepté deux fois en mer par des
Libyens, il a été, depuis son arrivée en Libye, en 2023, détenu douze fois
dans neuf centres de détention différents, connus pour les exactions qui y
sont commises. Les prisons officielles coexistent avec des centres de
torture clandestins tenus par des groupes qui bénéficient de certaines
porosités avec les autorités et d’une impunité générale leur permettant de
capturer Ă leur guise des migrants dans les rues de la capitale libyenne.
Là , la valeur économique des corps étrangers – d’Afrique, d’Asie du Sud ou
du Moyen-Orient – est extraite de manière différente. « Vous êtes tabassé,
torturé, tandis qu’un homme vous filme, puis il vous force à envoyer les
images à votre famille restée au pays pour qu’elle paye », raconte un exilé
d’Afrique de l’Est, à Tripoli, passé par une de ces oubliettes. Cette forme
d’extorsion peut rapporter jusqu’à 10 000 dollars (8 587 euros) par
supplicié. « Un jour, ils ont compris qu’ils n’avaient rien à tirer de moi
et que je pourrais mourir sur place. Mais ils ne veulent pas de cadavres
sur les bras. Alors, avec deux autres, ils m’ont abandonné dans une
décharge. Ensuite, nous avons réussi à nous échapper grâce à d’autres
Africains qui travaillaient là . » Rappelant la vocation extractive d’un
pays producteur de gaz et de pétrole, une source libyenne qui a souhaité
garder l’anonymat résume : « C’est simple, tenir un centre de détention,
c’est comme contrôler un puits de pétrole. »
De tels récits sont innombrables, cités à longueur d’enquêtes
journalistiques et de rapports officiels depuis les années 2010. Le dernier
rapport onusien sur la question, publié en février et intitulé « Business
as usual » (« la routine habituelle »), documente une nouvelle fois un « modèle
économique ». Pour ses auteurs, « l’esclavage, le travail forcé,
l’emprisonnement, l’extorsion et le trafic de migrants vulnérables ont
généré des revenus considérables pour des individus, des groupes et des
institutions étatiques, et ont encouragé la poursuite de ces violations ».
Un « modèle économique »
Le texte cite le cas d’un enfant appartenant à un groupe de 250 Touareg et
Haoussa du Niger et du Nigeria arrêtés en Libye, vendu pour 190 dollars
(163 euros) Ă un fermier du sud du pays. Les violences sexuelles sont aussi
monnaie courante, commises contre des enfants et des adultes, comme ce fut
le cas pour une femme violée deux fois devant ses filles, dont le
témoignage figure dans le rapport. Les entités armées chargées de maintenir
les exilés dans le pays, où ce « modèle économique » prospère, sont
soutenues par l’Italie et l’Union européenne.
A Rome, les autorités ont parfaitement conscience des violations
systématiques commises avec l’assentiment général ou la complicité de leurs
partenaires, ce qu’elles ne contestent pas. « La collaboration avec les
Libyens et les Tunisiens est inconditionnelle. Ce qui compte, c’est que les
arrivées irrégulières baissent. On ne rentre pas illégalement en Italie »,
revendique une source de l’exécutif.
Mais l’illégalité ne se cantonne pas de l’autre côté de la mer. En Italie,
la production agricole repose en partie sur des ouvriers, Africains ou
venus d’Asie du Sud, prisonniers de mécanismes criminels s’apparentant à de
la traite d’êtres humains. « Nous sommes en train de créer une catégorie
d’humains subalternes », dénonce Marco Omizzolo, professeur à l’université
Sapienza, à Rome, et spécialiste des mafias agricoles. Le gouvernement de
Giorgia Meloni (issue des rangs du parti post-fasciste Fratelli d’Italia) a
mis en place un programme censé délivrer près de 400 000 permis de travail
sur cinq ans. Il reste perclus de dysfonctionnements et d’abus.
Pour ceux qui, en l’absence de voies légales, continuent de traverser la
mer, la mort continue de rĂ´der. Mais, Ă Lampedusa, une logistique des corps
permet de la rendre le moins visible possible. En août, l’ancienne maire,
Giusi Nicolini, connue pour son approche positive de la migration
lorsqu’elle était en fonctions, entre 2012 et 2017, s’est révoltée contre
la tenue d’un DJ set sous les murs du cimetière. Vingt-trois cadavres
ignorés, dont celui d’une enfant en bas âge, s’y trouvaient, morts dans un
naufrage. Le très actif maire adjoint d’extrême droite, Attilio Lucia, lui
a répondu : « Lampedusa, ce n’est pas seulement l’immigration, c’est aussi
le tourisme ! » L’île a officiellement prĂ©sentĂ© une candidature Ă
l’inscription au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco de ce qui
serait sa « culture de l’accueil ».
Dans un établissement prisé des policiers pour le café du matin et qui
organise des karaokés le soir, sur la rue principale du bourg, Giusi
Nicolini est abattue : « Je ne reconnais plus mon île. La cruauté semble
avoir vaincu. » Les patrons du bar comptent parmi ceux que le développement
du tourisme a enrichis. Ils disent craindre de ne plus pouvoir se rendre Ă
Dubaï (Emirats arabes unis) à l’avenir, du fait de la guerre en cours au
Moyen-Orient. La cité émiratie était en effet devenue l’hivernage le plus
prisé des entrepreneurs du tourisme insulaire, descendants de colons
misérables.
Tandis que Giusi Nicolini buvait son café, le visage figé dans une
expression de tristesse, des corps pourrissaient au cimetière de l’île. A
défaut de place dans l’unité de stockage réfrigérée de la morgue, plusieurs
cercueils contenant des cadavres en décomposition d’exilés décédés en mer
deux semaines plus tôt chargeaient l’air d’une odeur épaisse de mort. Ils
devaient être évacués vers des cimetières siciliens en suivant un parcours
discret organisé par les autorités.
Les corps avaient été déchargés d’une vedette des gardes-côtes sur le quai
Favaloro, point d’arrivée historique des vivants et des tués de la
migration. Ce coin du port de Lampedusa, interdit au public, doit bientĂ´t
être renommé en hommage au pape François. Samedi 16 mai, 55 personnes
originaires du Cameroun, de Côte d’Ivoire, de Gambie, de Guinée, du Mali,
du Nigeria et de Sierra Leone y ont touché terre. Une petite fille
ivoirienne âgée de quelques semaines se trouvait parmi eux. Elle est morte
d’hypothermie sur l’île dans les heures qui ont suivi.
FIN