Fwd: [🗣️Discussion-Migreurop] Le Monde 4/4 " de la Libye à l'Europe un océan d'inhumanité"

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-5-26 16:24

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De : Cyrille CASANOVA

De la Libye à l’Europe, un océan d’inhumanité

Migrants en Méditerranée, la mécanique du silence

4|4 Exploités et violentés durant leur séjour libyen, les exilés qui

survivent à la traversée vers l’Italie sont invisibilisés et tombent

parfois aux mains de mafias

Allan Kaval

ReportageLampedusa (Italie)- envoyé spécial

Officiellement, le centre de détention de Lampedusa (Italie) n’est pas un

centre de détention. Certes, ceux qui y séjournent ne peuvent pas en

sortir, mais ils ne seraient en aucun cas des détenus. Sur l’île italienne,

on parle d’un « hotspot », terme qui, en anglais, peut désigner un lieu où

prolifère un virus, une menace, un ennemi. En l’occurrence, l’enclos,

encaissé dans un paysage de maisons basses, de mauvaises herbes et

d’ordures, sert de base logistique, invisible pour la plupart des

insulaires et des touristes. Le sable blanc de la spiaggia dei Conigli (la

« plage des Lapins ») se trouve à dix minutes en voiture. Elle compte parmi

les préférées des utilisateurs de Tripadvisor. Les touristes s’y baignent,

dans l’eau où d’autres se noient.

Les exilés ayant survécu à la traversée de la Méditerranée pour rejoindre

l’île, voisine de la Tunisie et de la Libye, sont regroupés derrière des

balustrades de métal pour être interrogés, identifiés et enregistrés, avant

d’être envoyés sur la terre ferme, « une chaîne de montage », décrit une

ancienne employée. Là, ils poursuivent une itinérance commencée au

Bangladesh, en Gambie ou dans le sud du Soudan. Beaucoup traînent les

cicatrices des tortures et des viols, la douleur de l’esclavage, les traces

morales de l’humiliation héritées de l’ordre de terreur qui règne pour eux

en Afrique du Nord.

Quand on évoque la somme de toutes les douleurs qui s’accumulent de l’autre

côté de la mer, Imad Dalil, le directeur de ce centre de détention de fait

tenu par la Croix-Rouge italienne, se montre ému. « La migration ne se

raconte pas et sa violence ne peut pas être comprise, elle ne peut qu’être

vécue », lâche-t-il, assis à une table de bois installée à l’extérieur.

Derrière cet ancien travailleur social italo-marocain, un décor de

véhicules de police et d’hommes en uniforme et lunettes de soleil qui

attendent la fin de leur garde, absorbés par leurs écrans. « Leurs

interventions se comptent sur les doigts d’une main », assure Imad Dalil.

La préfecture d’Agrigente n’autorise qu’exceptionnellement les journalistes

à accéder au « hotspot ». Le portail métallique entrouvert fixe une limite

à ne pas franchir. Les « migrants » ne sont que de lointaines silhouettes

parmi les logements préfabriqués.

Mais voici qu’une jeune femme africaine sort. Elle se dirige, accompagnée

par une employée, vers une camionnette servant de clinique gynécologique.

Violences et esclavage sexuels font rage dans les prisons libyennes ;

parfois, des exilées arrivent enceintes de leurs tortionnaires, elles

peuvent alors être évacuées vers la Sicile pour avorter. A Lampedusa, pour

être examinées, elles doivent passer devant une rangée de policiers

désœuvrés. Lorsque l’on fait remarquer à Imad Dalil que ces derniers sont

employés par un ministère de l’intérieur qui équipe les éléments armés de

Tripoli chargés de maintenir les exilés en Libye, là même où sont commis

les abus, il acquiesce : « Nous essayons de créer un îlot d’humanité dans

un océan d’horreur. »

A 1 kilomètre à vol d’oiseau du « hotspot » se trouve le sanctuaire de la

patronne de l’île, la Madonna di Porto Salvo (« la Madone du port sûr »).

Avant la colonisation, en 1843, les marins des deux rives pouvaient s’y

ravitailler, entre la tombe d’un saint et celle d’un marabout. Dans

l’église, Giuseppe Fragapane, membre de la paroisse, reste interloqué : « Les

migrants sont devenus des “paquets Amazon”. » Il se rappelle le temps,

avant la pandémie, où un trou dans la clôture du « hotspot » permettait des

rencontres aujourd’hui impossibles.

« C’est de l’esclavage »

Certains, comme lui, en gardent un souvenir heureux. D’autres délirent à

propos de Tunisiens mangeurs de chiens. Giuseppe Fragapane espère que le

pape Léon XIV, qui doit visiter l’île le 4 juillet, se rendra au

sanctuaire. L’enceinte abrite l’image d’un esclave chrétien du XVIe siècle,

captif des Barbaresques. Selon la légende, il s’échappa, lors d’une escale

sur l’île, avec un radeau poussé par une voile ornée de l’image de la

Vierge de Lampedusa. Par des chemins inconnus, la Madone du port sûr est

aussi arrivée jusqu’au Brésil, célébrée par des esclaves africains et leurs

descendants.

L’île est équidistante de Palerme, ancienne capitale de l’émirat de Sicile

entre le IXe et le XIe siècle, et de Tripoli, qui fut l’une des grandes

cités de l’Empire romain. Là-bas, à 300 kilomètres, au-delà de l’horizon

bleu visible de la plage de la Madone, située dans le prolongement du

sanctuaire, survivent toujours des esclaves. En Libye, la servitude est une

condition qui peut être imposée aux étrangers en situation irrégulière. La

raison du plus fort y règne et les plus forts sont souvent ceux que les

Européens soutiennent, pour maintenir les exilés de l’autre côté de la mer.

Une autre logistique du corps humain y règne.

« Cela dépasse l’imagination », constate Gatdet KachJaani, un ressortissant

sud-soudanais joint à Tripoli. « A tout moment, n’importe quel étranger

peut être capturé par les autorités officielles ou des hommes en uniforme

qui travaillent avec les trafiquants. Ils m’ont fait trimer sur des

chantiers, tôt le matin jusqu’à tard dans la nuit, pour rien, pendant des

semaines. Certains sont utilisés dans les champs. C’est de l’esclavage. » Caché

quelque part à Tripoli après avoir été intercepté deux fois en mer par des

Libyens, il a été, depuis son arrivée en Libye, en 2023, détenu douze fois

dans neuf centres de détention différents, connus pour les exactions qui y

sont commises. Les prisons officielles coexistent avec des centres de

torture clandestins tenus par des groupes qui bénéficient de certaines

porosités avec les autorités et d’une impunité générale leur permettant de

capturer Ă  leur guise des migrants dans les rues de la capitale libyenne.

Là, la valeur économique des corps étrangers – d’Afrique, d’Asie du Sud ou

du Moyen-Orient – est extraite de manière différente. « Vous êtes tabassé,

torturé, tandis qu’un homme vous filme, puis il vous force à envoyer les

images à votre famille restée au pays pour qu’elle paye », raconte un exilé

d’Afrique de l’Est, à Tripoli, passé par une de ces oubliettes. Cette forme

d’extorsion peut rapporter jusqu’à 10 000 dollars (8 587 euros) par

supplicié. « Un jour, ils ont compris qu’ils n’avaient rien à tirer de moi

et que je pourrais mourir sur place. Mais ils ne veulent pas de cadavres

sur les bras. Alors, avec deux autres, ils m’ont abandonné dans une

décharge. Ensuite, nous avons réussi à nous échapper grâce à d’autres

Africains qui travaillaient là. » Rappelant la vocation extractive d’un

pays producteur de gaz et de pétrole, une source libyenne qui a souhaité

garder l’anonymat résume : « C’est simple, tenir un centre de détention,

c’est comme contrôler un puits de pétrole. »

De tels récits sont innombrables, cités à longueur d’enquêtes

journalistiques et de rapports officiels depuis les années 2010. Le dernier

rapport onusien sur la question, publié en février et intitulé « Business

as usual » (« la routine habituelle »), documente une nouvelle fois un « modèle

économique ». Pour ses auteurs, « l’esclavage, le travail forcé,

l’emprisonnement, l’extorsion et le trafic de migrants vulnérables ont

généré des revenus considérables pour des individus, des groupes et des

institutions étatiques, et ont encouragé la poursuite de ces violations ».

Un « modèle économique »

Le texte cite le cas d’un enfant appartenant à un groupe de 250 Touareg et

Haoussa du Niger et du Nigeria arrêtés en Libye, vendu pour 190 dollars

(163 euros) Ă  un fermier du sud du pays. Les violences sexuelles sont aussi

monnaie courante, commises contre des enfants et des adultes, comme ce fut

le cas pour une femme violée deux fois devant ses filles, dont le

témoignage figure dans le rapport. Les entités armées chargées de maintenir

les exilés dans le pays, où ce « modèle économique » prospère, sont

soutenues par l’Italie et l’Union européenne.

A Rome, les autorités ont parfaitement conscience des violations

systématiques commises avec l’assentiment général ou la complicité de leurs

partenaires, ce qu’elles ne contestent pas. « La collaboration avec les

Libyens et les Tunisiens est inconditionnelle. Ce qui compte, c’est que les

arrivées irrégulières baissent. On ne rentre pas illégalement en Italie »,

revendique une source de l’exécutif.

Mais l’illégalité ne se cantonne pas de l’autre côté de la mer. En Italie,

la production agricole repose en partie sur des ouvriers, Africains ou

venus d’Asie du Sud, prisonniers de mécanismes criminels s’apparentant à de

la traite d’êtres humains. « Nous sommes en train de créer une catégorie

d’humains subalternes », dénonce Marco Omizzolo, professeur à l’université

Sapienza, à Rome, et spécialiste des mafias agricoles. Le gouvernement de

Giorgia Meloni (issue des rangs du parti post-fasciste Fratelli d’Italia) a

mis en place un programme censé délivrer près de 400 000 permis de travail

sur cinq ans. Il reste perclus de dysfonctionnements et d’abus.

Pour ceux qui, en l’absence de voies légales, continuent de traverser la

mer, la mort continue de rĂ´der. Mais, Ă  Lampedusa, une logistique des corps

permet de la rendre le moins visible possible. En août, l’ancienne maire,

Giusi Nicolini, connue pour son approche positive de la migration

lorsqu’elle était en fonctions, entre 2012 et 2017, s’est révoltée contre

la tenue d’un DJ set sous les murs du cimetière. Vingt-trois cadavres

ignorés, dont celui d’une enfant en bas âge, s’y trouvaient, morts dans un

naufrage. Le très actif maire adjoint d’extrême droite, Attilio Lucia, lui

a répondu : « Lampedusa, ce n’est pas seulement l’immigration, c’est aussi

le tourisme ! » L’île a officiellement présenté une candidature à

l’inscription au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco de ce qui

serait sa « culture de l’accueil ».

Dans un établissement prisé des policiers pour le café du matin et qui

organise des karaokés le soir, sur la rue principale du bourg, Giusi

Nicolini est abattue : « Je ne reconnais plus mon île. La cruauté semble

avoir vaincu. » Les patrons du bar comptent parmi ceux que le développement

du tourisme a enrichis. Ils disent craindre de ne plus pouvoir se rendre Ă 

Dubaï (Emirats arabes unis) à l’avenir, du fait de la guerre en cours au

Moyen-Orient. La cité émiratie était en effet devenue l’hivernage le plus

prisé des entrepreneurs du tourisme insulaire, descendants de colons

misérables.

Tandis que Giusi Nicolini buvait son café, le visage figé dans une

expression de tristesse, des corps pourrissaient au cimetière de l’île. A

défaut de place dans l’unité de stockage réfrigérée de la morgue, plusieurs

cercueils contenant des cadavres en décomposition d’exilés décédés en mer

deux semaines plus tôt chargeaient l’air d’une odeur épaisse de mort. Ils

devaient être évacués vers des cimetières siciliens en suivant un parcours

discret organisé par les autorités.

Les corps avaient été déchargés d’une vedette des gardes-côtes sur le quai

Favaloro, point d’arrivée historique des vivants et des tués de la

migration. Ce coin du port de Lampedusa, interdit au public, doit bientĂ´t

être renommé en hommage au pape François. Samedi 16 mai, 55 personnes

originaires du Cameroun, de Côte d’Ivoire, de Gambie, de Guinée, du Mali,

du Nigeria et de Sierra Leone y ont touché terre. Une petite fille

ivoirienne âgée de quelques semaines se trouvait parmi eux. Elle est morte

d’hypothermie sur l’île dans les heures qui ont suivi.

FIN