De : Maël Galisson
Titwane
L’odyssée sans fin d’Issa Omar, migrant rescapé d’un naufrage dans la
Manche puis « tombé dans l’oubli » Par Julia Pascual
http:///signataires/julia-pascual/ Publié aujourd’hui à 05h30
Temps de Lecture 8 min.
*Récit Le Somalien de 42 ans est l’un des deux survivants du pire naufrage
au large de Calais, le 24 novembre 2021. Hanté par le drame, cantonné à une
situation administrative précaire, sans aucun accompagnement social ni
psychologique, il vit de la charité.*
« On peut me considérer comme un SDF. » Issa Omar n’hésite pas longtemps
quand il s’agit de qualifier sa situation. *« Je n’ai pas de vie stable, je
n’ai pas d’argent, je n’ai nulle part où aller. Ma vie est en suspens »*,
résume d’un air désabusé ce Somalien de 42 ans, qui a survécu au pire
naufrage jamais survenu dans le détroit du Pas-de-Calais, le
24 novembre 2021. Cette nuit-là, 31 personnes, des Kurdes d’Irak en
majorité, sont mortes noyées, près de la ligne de démarcation des eaux
entre l’Angleterre et la France. Ils tentaient de rejoindre le Royaume-Uni
à bord d’un canot pneumatique, parti d’une plage aux alentours de
Dunkerque. Et si Mohammed, un autre homme, originaire d’Irak, a également
survécu au naufrage, il a disparu au bout de quelques mois et n’a plus
jamais donné de nouvelles. Des 33 passagers qui avaient embarqué à bord de
la petite embarcation de 8 mètres, seul Issa Omar peut encore témoigner.
La nuit, le jeune homme est réveillé par ses cauchemars, qui sont autant de
réminiscences, saturées de cris, de la longue nuit du naufrage. Un visage
en particulier le hante, celui de Halima, une victime somalienne. *« Je la
vois tout le temps »*, dit-il. Il entend ses supplications, aussi. *« J’ai
essayé de la hisser deux fois sur le bateau mais je n’ai pas réussi. »*
Elle est morte noyée. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, Issa Omar
a vu les gens autour de lui disparaître les uns après les autres, en dépit
de leur gilet de sauvetage. Il se souvient de cette femme kurde et de ses
trois enfants, de deux Egyptiens, de deux Afghans, d’un Vietnamien, d’un
Ethiopien… Il ne les connaissait pas avant de prendre la mer à leurs côtés,
ce soir de novembre. Au bout de quelques heures en mer, ils ont commencé à
écoper le bateau, dans la panique, les hurlements et les pleurs, tandis que
l’eau glaciale engourdissait leurs membres.
Issa Omar relate les appels désespérés passés aux familles et aux secours,
les tentatives vaines d’attirer l’attention, dans la nuit noire, avec la
lumière des téléphones. Et lui qui essayait de garder son calme. Jusqu’à ce
que le bateau chavire. *« Ça a été l’expérience la plus brutale et
terrifiante de ma vie »*, confie-t-il dans un témoignage écrit, rendu
public par une commission d’enquête britannique qui s’est penchée sur les
conditions du drame. Il doit nager pour s’extirper du bateau qui s’est
retourné sur lui, parvient à retirer sa veste et ses chaussures pour
alléger son poids. *« Je me suis accroché à l’épave jusqu’à ce que le
soleil se lève. »*
A l’aube, Issa Omar affirme qu’une quinzaine de personnes se tiennent
encore à ce qui reste du canot.* « Je ne me souviens pas avoir parlé avec
qui que ce soit, ceux qui étaient en vie étaient à moitié morts. Je pouvais
voir des corps flotter autour de nous dans l’eau. »* Il se met à nager. Il
pense :* « Au moins, si je meurs en nageant, je ne le sentirai pas. »* Il
revoit une femme à ses côtés, hurler et chercher ses enfants, déjà morts.*
« Elle avait perdu la tête. »* Lui implore Dieu d’achever son supplice. Sa
peau est brûlée par le sel. Il n’est pas tout à fait 14 heures quand un
chalutier boulonnais aperçoit enfin l’embarcation naufragée, récupère les
deux survivants et une partie des corps.
Minimisation du danger
Lorsque Issa Omar se confie au Monde, ce jour de février 2026, installé
dans le cabinet d’avocats qui le représente comme partie civile dans
l’instruction ouverte au tribunal de Paris sur les circonstances du
naufrage, il vient d’apprendre les conclusions rendues par la commission
d’enquête publique britannique
Ces dernières confirment ce que l’instruction pénale française, toujours en
cours, a d’ores et déjà établi : les secours français, pourtant contactés à
de très nombreuses reprises par les occupants du canot
la nuit du 24 novembre 2021, ne sont pas intervenus, les laissant se noyer.
Ils n’ont en outre pas répondu à l’appel d’urgence « Mayday », diffusé
par les garde-côtes britanniques, également appelés au secours, alors qu’un
navire de la marine nationale, le Flamant, se trouvait à environ
quinze minutes de navigation du point de coordonnées. « Pour le moment
[le Flamant] s’occupe d’[un autre cas]* »*, avait justifié le centre de
secours français, le Cross Gris-Nez (Pas-de-Calais). Sans que cette
affirmation puisse être étayée. L’enquête britannique a aussi établi que
les secours français ont ordonné à un pétrolier de poursuivre sa
navigation, alors qu’il est probable qu’il avait repéré le canot en
détresse.
Cette nuit-là, tous les acteurs du sauvetage en mer ont minimisé le danger
encouru par Issa Omar et ses compagnons d’infortune. *« Des gens qui disent
qu’ils se noient, qu’ils vont mourir, qu’il y a beaucoup de femmes et
d’enfants, des femmes enceintes… et quand on arrive, ce n’est pas le cas,
c’est plutôt classique »*, a justifié un garde-côte anglais, qui a traité
plusieurs appels du canot, cette nuit-là. *« Souvent, [les migrants]
appellent et crient au danger alors qu’ils n’ont rien »*, avait aussi
déclaré un militaire des secours français, auditionné dans l’enquête
pénale. En France, sept personnes – cinq militaires du Cross
et deux officiers qui étaient à bord du *Flamant *– sont toujours mises en
examen pour non-assistance à personne en danger. Elles contestent avoir
commis une quelconque infraction le 24 novembre 2021.
*« L’atrocité de ce qu’Issa a vécu et sa souffrance nous obligent et
renforcent la nécessité d’identifier, poursuivre et juger toutes les
personnes responsables de ce drame »*, souligne l’avocat Matthieu Chirez,
qui défend le Somalien.
Errance en France
Les mois qui ont suivi le naufrage ont consisté en une longue convalescence
en fauteuil roulant pour Issa Omar. Seuls survivants, Mohammed et lui sont
d’abord placés sous surveillance policière, tenus à l’écart de la presse.
Tandis que le premier disparaît bientôt des radars, le second est orienté,
à sa sortie d’hôpital, vers un centre d’hébergement du 17e arrondissement
de Paris, tenu par l’association Emmaüs Solidarité. C’est un établissement
qui accueille plus de 200 hommes, des « grands exclus », qui présentent
pour beaucoup des problématiques d’addiction et de longues périodes de vie
à la rue.
Issa en garde un souvenir pénible. *« J’étais entouré de gens malades, qui
avaient des problèmes mentaux. Il y avait souvent des morts. Je n’ai pas
supporté de rester dans cet endroit. »* *« Ce n’est pas un centre adapté
pour un jeune réfugié*, convient le directeur général d’Emmaüs Solidarité,
Lotfi Ouanezar. *Mais c’était la seule place disponible. Issa Omar n’a pas
eu d’accompagnement social, il était méfiant et avait peur d’être
poursuivi. »*
« J’avais peur pour ma vie », répète le Somalien, qui n’a jamais consulté
de psychologue, en dépit de la manifestation d’un syndrome dépressif, et de
troubles de la mémoire et du sommeil. Il fait des allers-retours dans la
structure entre 2022 et la fin de l’année 2024. Sa santé n’est pas bonne.
L’homme est asthmatique et explique avoir développé un diabète
post-traumatique. Il finit par contacter un compatriote, agent de sécurité
en province, qui accepte de l’héberger. Au total, une vingtaine de
personnes l’auraient accueilli lors de son errance en France, notamment des
réfugiés somaliens qu’il a connus en Italie, où il a vécu avant d’arriver,
fin 2021, sur le littoral nord.
« Toute ma vie a été une galère », résume Issa Omar. Né en 1993 à
90 kilomètres de Mogadiscio, il n’a que 13 ans lorsque son père, gouverneur
de sa commune et membre de la minorité marginalisée madhiban, est exécuté
par la milice islamiste Chabab, en pleine guerre civile. La mère décide de
quitter le pays avec ses cinq enfants, pour rejoindre le Yémen. Issa Omar
est l’aîné des garçons. Il y est scolarisé, y apprend à parler l’arabe, à
nager aussi. Plus tard, il y travaille comme taxi, mais aussi en tant que
mécanicien ou encore agent de propreté dans un hôpital.
En 2014, la guerre civile éclate, qui oppose les rebelles houthistes,
soutenus par l’Iran, aux forces gouvernementales et à une coalition de pays
arabes dirigée par l’Arabie saoudite. La famille, établie dans une zone
passée sous contrôle houthiste, doit fuir, encore, cette fois vers un camp
de réfugiés en Ethiopie. En tant qu’homme adulte, Issa est empêché de
quitter le pays. Il raconte cependant avoir refusé de participer à l’effort
de guerre et avoir été incarcéré pendant six mois, période au cours de
laquelle il est régulièrement battu.
*« En janvier 2015, un avion de combat [saoudien] a bombardé la prison où
j’étais retenu* (…). Les murs de ma cellule se sont effondrés », écrit-il
à la commission d’enquête britannique. Plusieurs personnes décèdent dans ce
raid aérien. Blessé, souffrant de plusieurs fractures, Issa Omar est
transféré dans un hôpital de Sanaa, puis transporté par avion en Iran, où
il demeure hospitalisé deux mois.
« Je n’ai plus envie de vivre »
On est en 2015 et Issa Omar profite de l’exode des Syriens
pour prendre lui aussi le chemin de la Turquie. S’ensuivent des mois
d’existence précaire dans le pays, notamment à Ankara, à vivre sous une
tente. Issa Omar glane quelque argent en travaillant au noir comme agent de
nettoyage dans un restaurant. Sans perspective, il reprend la route en
septembre 2016 aux côtés de Syriens, rejoint Izmir, sur la côte ouest de la
Turquie, traverse la mer Egée pour accoster sur l’île grecque de Leros. Il
y est maintenu dans un camp puis transféré sur le continent où il poursuit
son exil, périlleux, à travers les Balkans occidentaux.
Arrivé en Italie, il gagne la Sicile où des compatriotes sont employés et
logés par un agriculteur. Il y demeure plusieurs années mais, là encore,
n’entrevoit aucune perspective de régularisation ni d’intégration
véritable. A la sortie de la crise sanitaire, en novembre 2021, avec sept
amis somaliens, il quitte le pays en direction de Calais, avec l’intention
de demander l’asile au Royaume-Uni. *« Je voulais y établir ma vie, être
formé, aider ma famille »*, justifie-t-il. Il paye sa traversée
1 300 euros, échoue deux fois à prendre la mer. Jusqu’au soir du
23 novembre.
Après le naufrage, alors qu’Issa et Mohammed étaient hospitalisés ensemble,
le second se serait vu offrir, par des passeurs impliqués dans la tragique
traversée, de l’argent et la garantie de rejoindre le Royaume-Uni en
échange de son silence. *« Issa a refusé car il a une responsabilité morale
vis-à-vis de ceux qu’il a vus mourir. Il est devenu leur voix »*, croit
savoir un Somalien qui le fréquente et qui a souhaité rester anonyme.
Issa Omar n’a plus le Royaume-Uni en ligne de mire. Il ne sait pas
davantage s’il veut rester en France. Il a le sentiment d’être *« tombé
dans l’oubli »*. L’homme a un titre de séjour précaire qu’il doit
renouveler tous les six mois et qui ne l’autorise pas à travailler. Il ne
parle pas français, dépend de la charité et de distributions alimentaires
pour se nourrir et il lui arrive de passer des nuits à la rue, quand il
n’est pas hébergé par des connaissances, dans une ville dont il veut taire
le nom. Il craint que des passeurs impliqués dans la tragédie du
24 novembre 2021 ne le retrouvent pour le contraindre au silence. *« Je
n’ai plus envie de vivre »*, *« Je retiens mes envies de me jeter d’un
pont »*, dit-il parfois, tant l’existence qu’il mène lui est douloureuse.
En 2024, Nikolaï Posner, alors membre de l’association d’aide aux migrants
Utopia 56, a entrepris de le soutenir. A l’époque, le Somalien avait perdu
jusqu’à son droit au séjour, faute d’avoir entrepris des démarches
administratives. *« On aurait pu imaginer que l’Etat français lui offre une
protection qui lui permette de s’insérer, y compris au regard des
défaillances des autorités la nuit du naufrage, mais rien*, regrette M.
Posner. *C’est comme si les morts et les survivants étaient un détail de
l’histoire. »* Sur une des autorisations provisoires de séjour qui a été
délivrée à Issa Omar par la Préfecture de police de Paris, un papier gris
perforé, il est indiqué la référence de son dossier, en capitales
d’imprimerie : RESCAPE000.