Fwd: [Jungles] L’odyssée sans fin d’Issa Omar, migrant rescapé d’un naufrage dans la Manche puis « tombé dans l’oubli » [Le Monde, 15.05.2026]

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-5-15 14:17

De : Maël Galisson

https://www.lemonde.fr/international/article/2026/05/15/l-odyssee-sans-fin-d-issa-omar-migrant-rescape-d-un-naufrage-dans-la-manche-puis-tombe-dans-l-oubli_6689348_3210.html

Titwane

L’odyssée sans fin d’Issa Omar, migrant rescapé d’un naufrage dans la

Manche puis « tombé dans l’oubli » Par Julia Pascual

http:///signataires/julia-pascual/ Publié aujourd’hui à 05h30

Temps de Lecture 8 min.

*Récit Le Somalien de 42 ans est l’un des deux survivants du pire naufrage

au large de Calais, le 24 novembre 2021. Hanté par le drame, cantonné à une

situation administrative précaire, sans aucun accompagnement social ni

psychologique, il vit de la charité.*

« On peut me considérer comme un SDF. » Issa Omar n’hésite pas longtemps

quand il s’agit de qualifier sa situation. *« Je n’ai pas de vie stable, je

n’ai pas d’argent, je n’ai nulle part où aller. Ma vie est en suspens »*,

résume d’un air désabusé ce Somalien de 42 ans, qui a survécu au pire

naufrage jamais survenu dans le détroit du Pas-de-Calais, le

24 novembre 2021. Cette nuit-là, 31 personnes, des Kurdes d’Irak en

majorité, sont mortes noyées, près de la ligne de démarcation des eaux

entre l’Angleterre et la France. Ils tentaient de rejoindre le Royaume-Uni

à bord d’un canot pneumatique, parti d’une plage aux alentours de

Dunkerque. Et si Mohammed, un autre homme, originaire d’Irak, a également

survécu au naufrage, il a disparu au bout de quelques mois et n’a plus

jamais donné de nouvelles. Des 33 passagers qui avaient embarqué à bord de

la petite embarcation de 8 mètres, seul Issa Omar peut encore témoigner.

La nuit, le jeune homme est réveillé par ses cauchemars, qui sont autant de

réminiscences, saturées de cris, de la longue nuit du naufrage. Un visage

en particulier le hante, celui de Halima, une victime somalienne. *« Je la

vois tout le temps »*, dit-il. Il entend ses supplications, aussi. *« J’ai

essayé de la hisser deux fois sur le bateau mais je n’ai pas réussi. »*

Elle est morte noyée. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, Issa Omar

a vu les gens autour de lui disparaître les uns après les autres, en dépit

de leur gilet de sauvetage. Il se souvient de cette femme kurde et de ses

trois enfants, de deux Egyptiens, de deux Afghans, d’un Vietnamien, d’un

Ethiopien… Il ne les connaissait pas avant de prendre la mer à leurs côtés,

ce soir de novembre. Au bout de quelques heures en mer, ils ont commencé à

écoper le bateau, dans la panique, les hurlements et les pleurs, tandis que

l’eau glaciale engourdissait leurs membres.

Issa Omar relate les appels désespérés passés aux familles et aux secours,

les tentatives vaines d’attirer l’attention, dans la nuit noire, avec la

lumière des téléphones. Et lui qui essayait de garder son calme. Jusqu’à ce

que le bateau chavire. *« Ça a été l’expérience la plus brutale et

terrifiante de ma vie »*, confie-t-il dans un témoignage écrit, rendu

public par une commission d’enquête britannique qui s’est penchée sur les

conditions du drame. Il doit nager pour s’extirper du bateau qui s’est

retourné sur lui, parvient à retirer sa veste et ses chaussures pour

alléger son poids. *« Je me suis accroché à l’épave jusqu’à ce que le

soleil se lève. »*

A l’aube, Issa Omar affirme qu’une quinzaine de personnes se tiennent

encore à ce qui reste du canot.* « Je ne me souviens pas avoir parlé avec

qui que ce soit, ceux qui étaient en vie étaient à moitié morts. Je pouvais

voir des corps flotter autour de nous dans l’eau. »* Il se met à nager. Il

pense :* « Au moins, si je meurs en nageant, je ne le sentirai pas. »* Il

revoit une femme à ses côtés, hurler et chercher ses enfants, déjà morts.*

« Elle avait perdu la tête. »* Lui implore Dieu d’achever son supplice. Sa

peau est brûlée par le sel. Il n’est pas tout à fait 14 heures quand un

chalutier boulonnais aperçoit enfin l’embarcation naufragée, récupère les

deux survivants et une partie des corps.

Minimisation du danger

Lorsque Issa Omar se confie au Monde, ce jour de février 2026, installé

dans le cabinet d’avocats qui le représente comme partie civile dans

l’instruction ouverte au tribunal de Paris sur les circonstances du

naufrage, il vient d’apprendre les conclusions rendues par la commission

d’enquête publique britannique

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/02/06/naufrage-dans-la-manche-l-enquete-anglaise-accable-davantage-les-secours-francais_6665608_3224.html.

Ces dernières confirment ce que l’instruction pénale française, toujours en

cours, a d’ores et déjà établi : les secours français, pourtant contactés à

de très nombreuses reprises par les occupants du canot

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/12/09/naufrage-dans-la-manche-les-migrants-avaient-bien-appele-les-secours_6105249_3224.html

la nuit du 24 novembre 2021, ne sont pas intervenus, les laissant se noyer.

Ils n’ont en outre pas répondu à l’appel d’urgence « Mayday », diffusé

par les garde-côtes britanniques, également appelés au secours, alors qu’un

navire de la marine nationale, le Flamant, se trouvait à environ

quinze minutes de navigation du point de coordonnées. « Pour le moment

[le Flamant] s’occupe d’[un autre cas]* »*, avait justifié le centre de

secours français, le Cross Gris-Nez (Pas-de-Calais). Sans que cette

affirmation puisse être étayée. L’enquête britannique a aussi établi que

les secours français ont ordonné à un pétrolier de poursuivre sa

navigation, alors qu’il est probable qu’il avait repéré le canot en

détresse.

https://www.lemonde.fr/recherche/?lmd_medium=display&lmd_campaign=trf_feature_lmfr&lmd_variant=inread-web&lmd_source=autopromo

Cette nuit-là, tous les acteurs du sauvetage en mer ont minimisé le danger

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/13/naufrage-dans-la-manche-face-aux-enqueteurs-la-defense-en-bloc-des-militaires-du-cross_6177386_3224.html

encouru par Issa Omar et ses compagnons d’infortune. *« Des gens qui disent

qu’ils se noient, qu’ils vont mourir, qu’il y a beaucoup de femmes et

d’enfants, des femmes enceintes… et quand on arrive, ce n’est pas le cas,

c’est plutôt classique »*, a justifié un garde-côte anglais, qui a traité

plusieurs appels du canot, cette nuit-là. *« Souvent, [les migrants]

appellent et crient au danger alors qu’ils n’ont rien »*, avait aussi

déclaré un militaire des secours français, auditionné dans l’enquête

pénale. En France, sept personnes – cinq militaires du Cross

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/05/26/naufrage-meurtrier-dans-la-manche-cinq-militaires-mis-en-examen_6174927_3224.html

et deux officiers qui étaient à bord du *Flamant *– sont toujours mises en

examen pour non-assistance à personne en danger. Elles contestent avoir

commis une quelconque infraction le 24 novembre 2021.

*« L’atrocité de ce qu’Issa a vécu et sa souffrance nous obligent et

renforcent la nécessité d’identifier, poursuivre et juger toutes les

personnes responsables de ce drame »*, souligne l’avocat Matthieu Chirez,

qui défend le Somalien.

Errance en France

Les mois qui ont suivi le naufrage ont consisté en une longue convalescence

en fauteuil roulant pour Issa Omar. Seuls survivants, Mohammed et lui sont

d’abord placés sous surveillance policière, tenus à l’écart de la presse.

Tandis que le premier disparaît bientôt des radars, le second est orienté,

à sa sortie d’hôpital, vers un centre d’hébergement du 17e arrondissement

de Paris, tenu par l’association Emmaüs Solidarité. C’est un établissement

qui accueille plus de 200 hommes, des « grands exclus », qui présentent

pour beaucoup des problématiques d’addiction et de longues périodes de vie

à la rue.

Issa en garde un souvenir pénible. *« J’étais entouré de gens malades, qui

avaient des problèmes mentaux. Il y avait souvent des morts. Je n’ai pas

supporté de rester dans cet endroit. »* *« Ce n’est pas un centre adapté

pour un jeune réfugié*, convient le directeur général d’Emmaüs Solidarité,

Lotfi Ouanezar. *Mais c’était la seule place disponible. Issa Omar n’a pas

eu d’accompagnement social, il était méfiant et avait peur d’être

poursuivi. »*

« J’avais peur pour ma vie », répète le Somalien, qui n’a jamais consulté

de psychologue, en dépit de la manifestation d’un syndrome dépressif, et de

troubles de la mémoire et du sommeil. Il fait des allers-retours dans la

structure entre 2022 et la fin de l’année 2024. Sa santé n’est pas bonne.

L’homme est asthmatique et explique avoir développé un diabète

post-traumatique. Il finit par contacter un compatriote, agent de sécurité

en province, qui accepte de l’héberger. Au total, une vingtaine de

personnes l’auraient accueilli lors de son errance en France, notamment des

réfugiés somaliens qu’il a connus en Italie, où il a vécu avant d’arriver,

fin 2021, sur le littoral nord.

« Toute ma vie a été une galère », résume Issa Omar. Né en 1993 à

90 kilomètres de Mogadiscio, il n’a que 13 ans lorsque son père, gouverneur

de sa commune et membre de la minorité marginalisée madhiban, est exécuté

par la milice islamiste Chabab, en pleine guerre civile. La mère décide de

quitter le pays avec ses cinq enfants, pour rejoindre le Yémen. Issa Omar

est l’aîné des garçons. Il y est scolarisé, y apprend à parler l’arabe, à

nager aussi. Plus tard, il y travaille comme taxi, mais aussi en tant que

mécanicien ou encore agent de propreté dans un hôpital.

En 2014, la guerre civile éclate, qui oppose les rebelles houthistes,

soutenus par l’Iran, aux forces gouvernementales et à une coalition de pays

arabes dirigée par l’Arabie saoudite. La famille, établie dans une zone

passée sous contrôle houthiste, doit fuir, encore, cette fois vers un camp

de réfugiés en Ethiopie. En tant qu’homme adulte, Issa est empêché de

quitter le pays. Il raconte cependant avoir refusé de participer à l’effort

de guerre et avoir été incarcéré pendant six mois, période au cours de

laquelle il est régulièrement battu.

*« En janvier 2015, un avion de combat [saoudien] a bombardé la prison où

j’étais retenu* (…). Les murs de ma cellule se sont effondrés », écrit-il

à la commission d’enquête britannique. Plusieurs personnes décèdent dans ce

raid aérien. Blessé, souffrant de plusieurs fractures, Issa Omar est

transféré dans un hôpital de Sanaa, puis transporté par avion en Iran, où

il demeure hospitalisé deux mois.

« Je n’ai plus envie de vivre »

On est en 2015 et Issa Omar profite de l’exode des Syriens

https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/09/24/nous-avons-perdu-tout-espoir-les-quatre-raisons-de-l-exode-des-refugies-syriens_4769235_3218.html

pour prendre lui aussi le chemin de la Turquie. S’ensuivent des mois

d’existence précaire dans le pays, notamment à Ankara, à vivre sous une

tente. Issa Omar glane quelque argent en travaillant au noir comme agent de

nettoyage dans un restaurant. Sans perspective, il reprend la route en

septembre 2016 aux côtés de Syriens, rejoint Izmir, sur la côte ouest de la

Turquie, traverse la mer Egée pour accoster sur l’île grecque de Leros. Il

y est maintenu dans un camp puis transféré sur le continent où il poursuit

son exil, périlleux, à travers les Balkans occidentaux.

Arrivé en Italie, il gagne la Sicile où des compatriotes sont employés et

logés par un agriculteur. Il y demeure plusieurs années mais, là encore,

n’entrevoit aucune perspective de régularisation ni d’intégration

véritable. A la sortie de la crise sanitaire, en novembre 2021, avec sept

amis somaliens, il quitte le pays en direction de Calais, avec l’intention

de demander l’asile au Royaume-Uni. *« Je voulais y établir ma vie, être

formé, aider ma famille »*, justifie-t-il. Il paye sa traversée

1 300 euros, échoue deux fois à prendre la mer. Jusqu’au soir du

23 novembre.

Après le naufrage, alors qu’Issa et Mohammed étaient hospitalisés ensemble,

le second se serait vu offrir, par des passeurs impliqués dans la tragique

traversée, de l’argent et la garantie de rejoindre le Royaume-Uni en

échange de son silence. *« Issa a refusé car il a une responsabilité morale

vis-à-vis de ceux qu’il a vus mourir. Il est devenu leur voix »*, croit

savoir un Somalien qui le fréquente et qui a souhaité rester anonyme.

Issa Omar n’a plus le Royaume-Uni en ligne de mire. Il ne sait pas

davantage s’il veut rester en France. Il a le sentiment d’être *« tombé

dans l’oubli »*. L’homme a un titre de séjour précaire qu’il doit

renouveler tous les six mois et qui ne l’autorise pas à travailler. Il ne

parle pas français, dépend de la charité et de distributions alimentaires

pour se nourrir et il lui arrive de passer des nuits à la rue, quand il

n’est pas hébergé par des connaissances, dans une ville dont il veut taire

le nom. Il craint que des passeurs impliqués dans la tragédie du

24 novembre 2021 ne le retrouvent pour le contraindre au silence. *« Je

n’ai plus envie de vivre »*, *« Je retiens mes envies de me jeter d’un

pont »*, dit-il parfois, tant l’existence qu’il mène lui est douloureuse.

En 2024, Nikolaï Posner, alors membre de l’association d’aide aux migrants

Utopia 56, a entrepris de le soutenir. A l’époque, le Somalien avait perdu

jusqu’à son droit au séjour, faute d’avoir entrepris des démarches

administratives. *« On aurait pu imaginer que l’Etat français lui offre une

protection qui lui permette de s’insérer, y compris au regard des

défaillances des autorités la nuit du naufrage, mais rien*, regrette M.

Posner. *C’est comme si les morts et les survivants étaient un détail de

l’histoire. »* Sur une des autorisations provisoires de séjour qui a été

délivrée à Issa Omar par la Préfecture de police de Paris, un papier gris

perforé, il est indiqué la référence de son dossier, en capitales

d’imprimerie : RESCAPE000.