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De : Maël Galisson
En Manche, un équipage de secours aux migrants accusé de comportements
racistes: *A bord du « Ridens », navire affrété par l’Etat depuis 2023 dans
le Pas-de-Calais, plusieurs marins ont fait l’objet d’un signalement. Le
parquet enquête sur des injures racistes et une mise en danger des
migrants.*
Par Arthur Carpentier http:///signataires/arthur-carpentier/, Julia
Pascual http:///signataires/julia-pascual/ et Tomas Statius
http:///signataires/tomas-statius/ (Lighthouse Reports)
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 06h01
« Sales races »,* « je les hais tous ces bougnoules »*, *« faudrait tous
les brûler au lance-flammes »*… Que s’est-il passé à bord du Ridens, un
bateau affrété par l’Etat au large du littoral nord de la France pour
porter assistance à des migrants ? Plusieurs faits ont été portés à la
connaissance des autorités, s’apparentant à des injures racistes et à des
mauvais traitements de la part de membres d’équipage, à l’encontre de
personnes secourues lors de leur tentative de traversée vers le Royaume-Uni.
Des* « faits et propos, mettant en cause des marins du *Ridens *et pouvant
recevoir une qualification pénale, nous ont été rapportés »*, confirme la
préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, qui en a informé la
justice, le 13 avril. Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet
de Dunkerque (Nord), *« des chefs d’“injures publiques en raison de
l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion”, et de “mise en
danger de la vie d’autrui par violation manifestement délibérée d’une
obligation de prudence ou de sécurité” », précise, au Monde *et à son
partenaire Lighthouse Reports, la procureure de Dunkerque, Charlotte Huet.
La société privée SeaOwl, qui détient le Ridens, a également déclenché
une enquête interne. Contactée, elle dit prendre les choses* « très au
sérieux »* et avoir décidé *« des mesures d’éloignement des personnes
éventuellement concernées »*. D’après nos informations, au moins quatre
marins ont été débarqués du navire, dont un commandant.
Initialement conçu pour assurer la sécurité des plateformes pétrolières, le
Ridens est un navire de 40 mètres de long, déployé depuis 2023 dans le
pas de Calais, au côté du Minck, un ancien chalutier-palangrier. Les deux
navires de SeaOwl sont venus renforcer, dans le cadre d’un marché public,
la présence de secours en mer, alors que les moyens de l’Etat – abondés par
des bateaux de la marine nationale, des affaires maritimes ou encore des
douanes – étaient notoirement insuffisants dans la zone. Chaque année,
plusieurs dizaines de milliers de migrants entreprennent des traversées
périlleuses à bord de canots pneumatiques. Le *Ridens *en a secouru environ
6 000 depuis le début de sa mission.
Climat délétère
Ce navire embarque, pour chacune de ses rotations, un équipage d’une
dizaine de membres, dont trois affectés à la sécurité. Ce n’est pas la
première fois que des incidents à bord de ce navire sont rapportés. D’après
nos informations, une enquête interne aurait été diligentée courant 2025
sur des faits de harcèlement moral dont auraient pu être victimes deux
membres du personnel embarqués. Dans le compte rendu, que nous avons
consulté, d’une commission santé, sécurité et conditions de travail de
SeaOwl, de juillet 2025, un syndicaliste aborde ces faits et souligne la
difficulté des marins d’être entendus par la direction.
Début 2026, c’est une femme marin qui a, cette fois, fait état d’attitudes
inappropriées à l’encontre de migrants et d’un climat délétère à bord du
Ridens. D’après nos informations, l’inspection du travail a notamment été
alertée et est mobilisée au sein de l’entreprise.
Magalie (le prénom a été modifié) a réalisé deux missions sur le Ridens
en août et en décembre 2025, de quinze jours chacune. Elle explique, sous
le couvert de l’anonymat, avoir été en contact avec des membres de
l’équipage « ouvertement racistes ». Leurs opinions se seraient notamment
exprimées en présence des migrants secourus. A l’été 2025, un matelot
chargé de la sécurité, David H., aurait ainsi lâché : *« Va te faire
enculer sale race »*, à un Iranien qui manifestait sa colère. *« J’ai eu
l’impression que l’Iranien s’était énervé car l’équipage a retiré un
ventilateur alors qu’il était en train de s’en servir pour soulager son
bébé*, rapporte Magalie. *Il faisait 30 °C, et six ventilateurs tournaient
dans la cale de pêche du bateau qui est la salle où sont placés les
migrants. »*
Lors d’une autre opération de secours, Eric G., un autre membre de
l’équipage également chargé de la sécurité – dont Magalie se souvient qu’il
avait pour livre de chevet le brûlot anti-immigration *Populicide *(Fayard,
2025), de Philippe de Villiers – aurait lâché : *« C’est vraiment des
animaux », en voyant du papier toilette au sol. « Ces pue-la-pisse, il
faudrait tous les brûler au lance-flammes »*, aurait-il encore dit, en
aparté. Un marin, qui ne travaille plus pour SeaOwl, affirme lui aussi
avoir entendu des déclarations islamophobes telles que : *« Ils puent, tous
ces musulmans, il faut les tuer, on va les balancer. »*
Rationnement de la nourriture
Outre les propos à caractère raciste, Magalie a été marquée par certaines
attitudes envers les rescapés. Un jour, tandis que plusieurs dizaines de
personnes secourues patientent à bord pendant environ six heures sous une
chaleur d’été, une seule bouteille d’eau de 33 centilitres aurait été
distribuée à chacune d’entre elles, *« alors qu’il en restait 1 250 en
stock »*, relève-t-elle. Un rationnement qu’elle attribue à une volonté de
l’équipage de ne pas se placer dans une posture* « humanitaire »*. *« Il y
a aussi des pâtes de fruits et des barres de céréales en principe en stock,
mais qui ne sont pas distribuées »*, ajoute-t-elle. Trois autres anciens
membres d’équipage confirment, sous le couvert de l’anonymat, le
rationnement de la nourriture à bord.
Lorsqu’elle repense à ses missions embarquées, Magalie a le sentiment
d’avoir été confrontée à du personnel* « dans une paranoïa de dingue »*
vis-à-vis des migrants. *« On m’a dit lors de mon arrivée que parmi eux il
peut y avoir des terroristes »*, rapporte-t-elle.
Les agents affectés à la sécurité ne sont pas les seuls mis en cause. Une
photo, prise sur la passerelle du Ridens, montre un marin arborant un
« 88 » tatoué à l’intérieur du poignet gauche, un code correspondant dans
les milieux d’extrême droite à l’abréviation de « Heil Hitler », le H étant
la huitième lettre de l’alphabet. Plusieurs matelots rapportent par
ailleurs qu’un mécanicien de 31 ans, Eloi B., qualifiait les migrants
de *« bougnoules »
*et qu’il avait pour habitude d’écouter Francs-Tireurs Patriotes, un groupe
de rock identitaire, prisé des milieux nationalistes.
Sur les réseaux sociaux, d’autres membres d’équipage du Ridens ne font
pas mystère de leurs affinités avec des personnalités ou des médias
d’extrême droite, à l’image de David H. sur LinkedIn. Celui qui a eu une
première carrière dans la police nationale like les posts de l’eurodéputée
(Reconquête !) Sarah Knafo ou de Matthieu Valet, député européen du
Rassemblement national (RN). Sur le même réseau professionnel, Cyril M.,
lui aussi ancien policier et membre du Ridens, commente le meurtre d’un
jeune homme, Philippe, tué par trois adolescents à Dunkerque en 2022 : *« Au
risque de paraître suspicieux, nous avons le prénom de la victime, quid du
prénom de ces mineurs dehors à 2 heures du matin ?? Beaucoup de MNA*
[mineurs non accompagnés] étrangers traînent à Grande-Synthe. »
Sur son profil Facebook, Cyril M. affiche en bannière une photo du policier
à l’origine du tir mortel contre Nahel, un jeune homme de 17 ans tué le
27 juin 2023 lors du contrôle de son véhicule. Il attribue des likes à
toute une galaxie d’extrême droite, au sein de laquelle on trouve les
députés RN Franck Allisio (Bouches-du-Rhône) et Sébastien Chenu (Nord),
Sarah Knafo, le média Frontières, une porte-parole du collectif Némésis
ou encore le think tank Institut pour la justice. Un autre marin,
mécanicien sur le Ridens, Xavier L., affiche sur les réseaux sa sympathie
pour le député RN Julien Odoul (Yonne), Sarah Knafo, le média Frontières,
encore, et la militante identitaire Alice Cordier.
*« On fait une mission à vocation humanitaire, mais elle est orientée par
des hommes qui sont d’authentiques xénophobes »*, déplore un marin, cité
plus haut. Il regrette l’incidence délétère sur les sauvetages : *« Certains
se pointent encagoulés »*, poursuit-il. *« Ils cherchent constamment la
confrontation. Ils crient sur les gens, les empoignent et les bousculent.
Ils font tout pour créer des tensions »*, assure un autre. Sollicités, les
membres d’équipage mis en cause n’ont pas donné suite. Seul David H.
*« conteste
fermement les propos et* [les]* comportements qui [lui] sont attribués »*.
Dans une enquête parue dans Le Monde en octobre 2024
des acteurs du sauvetage en Manche et des marins ayant réalisé des missions
pour SeaOwl critiquaient le manque de moyens et de professionnalisation des
navires de la compagnie. Ils déploraient tout particulièrement la faible
expérience du personnel dans le sauvetage de masse et l’inadéquation des
navires et des équipements aux opérations de secours.