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6 novembre 2025
Cette contribution est une réédition de l’article collectif du même nom
paru en 2016 dans la *Revue Européenne des Migrations Internationales
https://journals.openedition.org/remi/8249* [1
]. Il peut sembler curieux de republier une réflexion sur les
représentations visuelles « vieille » de presque dix ans, puisque ce monde
fort mouvant change de plus en plus vite, mais les approches réflexives,
épistémologiques et méthodologiques développées ici restent pertinentes
dans un contexte où la représentation figurée de l’information est devenue
omniprésente. Le texte a été adapté, édité, partiellement mis à jour et
augmenté de quelques exemples et de nouvelles cartes et illustrations, par
les auteurices et le collectif Visionscarto. Il explore l’évolution de la
cartographie des migrations internationales depuis le début des années 1990.
Après un bref rappel des évolutions de la cartographie des flux migratoires
depuis ses origines au XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, les auteurices
évoquent les principaux défis techniques et épistémologiques que les cartes
de flux ou représentant des itinéraires ne cessent de poser, et présentent
de nouvelles formes cartographiques, ayant émergé depuis le début des
années 2000, dans les domaines croisés de la science, de l’art et du
militantisme.
*Par Lucie Bacon https://luciebacon.com/, Olivier Clochard, Thomas
Honoré,Nicolas Lambert, Sarah Mekdjian et Philippe Rekacewicz*
Coordination éditoriale : Joséphine Hertault-Doche, Cristina Del Biaggio et
Philippe Rekacewicz.
[image: JPEG - 143.8 kio]
Shusaku Arakawa (1936-2010) « Être non gravitationnel » (1983-1984)
Photo : Rob McKeever
Cartographier les mouvements migratoires revient nécessairement à «
immobiliser » un système qui s’inscrit dans l’espace et dans le temps, dans
un contexte social et politique complexe. Il s’agit d’un véritable défi car
non seulement les personnes en migration et/ou sur le chemin de l’exil se
croisent, mais ils et elles font aussi des « pauses », plus ou moins
longues, s’installent temporairement dans un pays, dans un lieu, y restent
quelques jours, quelques semaines ou quelques années, et parfois en
repartent.
La complexité de ces itinéraires dynamiques, qui défient la géographie et
la cartographie des migrations, doit alors s’adapter à des évolutions
politiques et temporelles souvent très rapides. C’est pourquoi la
cartographie risque toujours d’être anachronique avant même que la carte ne
soit terminée
Par ailleurs la mesure des « flux », dont l’étymologie latine fluxus rappelle
le sens premier d’« écoulement », suppose d’analyser les migrations en
agrégeant des données, à la fois spatiales et temporelles, avec des
traitements qui peuvent être très différents. Le terme général de « flux »,
qu’on trouve dans de nombreux titres de cartographies migratoires, est
rarement explicité.
Ainsi un flux migratoire peut-il être mesuré à partir du comptage du nombre
de passages effectués en un lieu pendant un intervalle de temps donné (par
exemple, le nombre de personnes ayant traversé la frontière
États-Unis-Mexique, en 2015, à Ciudad Juárez) ; il peut aussi être mesuré
entre deux points (le nombre de personnes parties en 2015 du Chiapas au
Mexique pour se rendre en Californie). Dans le premier cas il s’agit d’un
comptage du mouvement en train de se faire et mesuré à un endroit précis ;
dans le second, le mouvement est reconstitué a posteriori à partir de
données quantitatives absolues (le « stock » de personnes mexicaines du
Chiapas recensées en Californie depuis 2015). Les cartes prennent aussi en
charge des mouvements individuels, qui ne sont plus appelés « flux » mais «
itinéraires » ou « parcours », en croisant des données spatiales avec des
données qui peuvent être sociales, politiques, temporelles [2
].
[image: JPEG - 104.6 kio]
Paul Klee (1879-1940) « Dix-sept » (1923)
Rendre compte de la complexité de données temporelles à partir de la
cartographie, qui relève d’une analogie spatiale, est un horizon de
recherche qui a donné lieu à des innovations techniques et
épistémologiques, notamment les chorèmes
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/chorematique statiques, puis
dynamiques, ou les cartographies informatiques animées, dont certaines sont
interactives (Kaddouri, 2008).
Dans le champ des études migratoires, la représentation du mouvement reste
un défi, d’autant que l’accès aux données statistiques reste souvent
problématique. Les instruments statistiques dont nous disposons [3
] sont souvent incomplets, imprécis, voire critiquables dans leur mode de
construction. Il faut néanmoins noter de grands progrès qualitatifs depuis
les années 2000, stimulés notamment par le développement du « data
journalism [4
] ». Pour cartographier les processus migratoires, et ce à différentes
échelles, il est nécessaire de « généraliser » et de traiter les données
disponibles en « paquets », c’est-à-dire de synthétiser les informations
disponibles pour imaginer les représentations de grandes tendances, à
défaut d’être capable de les quantifier précisément.
En complément de ce travail, nombre de chercheurs et chercheuses
travaillent sur le terrain et utilisent la cartographie à une échelle assez
fine, comme outil d’analyse destiné à mieux comprendre les processus en
cours dans les camps, les lieux d’accueil, les gares, les aéroports, les
villes et leurs quartiers.
Des initiatives participatives, ouvertes à la société civile en dehors des
uniques cercles académiques, comme Close the camps
http://closethecamps.org/, The Migrants files (projet abandonné le
24 juin 2016) ou encore Watch the Med https://watchthemed.net/ (qui
semble ne plus être actif depuis octobre 2024), permettent la mise en place
d’un appareil de collecte de données quantitatives et qualitatives, et ce
grâce à des personnes qui recueillent des informations disparates [5
]. Ces projets sont « ouverts et participatifs », ils permettent de réunir
et croiser les statistiques de différentes bases de données enregistrées
depuis 2000. Effectuant des mises à jour régulières, ces « producteurs de
données » sont aussi des acteurs très importants de la « fabrication » de
la carte.
[image: JPEG - 113.3 kio]
Wassily Kandinsky « illustration 24 (Ligne) », schéma pour le tableau
*Communication
intime* (1925)
Structure horizontale-verticale avec des tensions diagonales et ponctuelles
contrastées
Les travaux cartographiques menés par des acteurs non gouvernementaux ou
individuels restent fragiles et difficiles à pérenniser : ils peuvent
cesser du jour au lendemain, faute de ressources humaines ou financières,
nous laissant orphelins d’informations souvent cruciales et introuvables
par ailleurs. Pour rappel, la première version de la « carte des morts aux
frontières de l’Union européenne
https://journals.openedition.org/com/865?file=1 » est parue dans la
revue *Les
cahiers d’outre-mer* (Clochard, 2003). Elle a ensuite été retravaillée avec
Philippe Rekacewicz, et publiée en 2004 dans Le Monde diplomatique. Elle
a, depuis, été de nombreuses fois actualisée et complétée
https://migreurop.org/article3301.html. Ces modes de production de la
connaissance, encore en cours d’élaboration, s’avèrent particulièrement
prometteurs.
À la prise en compte des temporalités dans la cartographie migratoire, et à
la nécessité de recueillir des données vérifiables, s’ajoutent des enjeux
représentationnels cartographiques spécifiques. « Message dessiné » qui
peut être fictionnel et/ou référentiel, la carte est un iconotexte
(Cosgrove, 2001 : 148), un ensemble de symboles graphiques définis par des
attributs de forme, de taille, de couleur, auxquels on donne une
signification : des flèches, des carrés, des ronds ou des traits qui sur la
carte symbolisent des réfugié·es, des camps, des points de passage, des
murs ou des frontières. La légende explicative des éléments constitutifs de
la carte répond à une grammaire et à une sémiologie singulières.
[image: JPEG - 138.3 kio]
Paul Klee (1879-1940) « Peinture murale pour le Temple du Désir » (1922)
Les cartes de flux migratoires élaborées à partir du symbole de la flèche
sont les modèles les plus connus de figuration et de formalisation de
données spatio-temporelles relatives aux migrations. Dans le cas des cartes
référentielles, le passage des réalités observées à la représentation
symbolique, en particulier par la flèche, n’est pas sans danger. Tous les
choix graphiques – nécessairement subjectifs, même si inspirés de langages
institués, comme la sémiologie graphique
https://www.visionscarto.net/la-semiologie-graphique-a-50-ans de Jacques
Bertin (1967) – peuvent conduire à des interprétations en décalage, voire
en contradiction, avec les intentions des cartographes : des flèches trop
épaisses qui pointent dans la même direction risquent d’évoquer (ou
suggèrent plus ou moins inconsciemment) une « invasion » ; des ronds trop
petits, à peine visibles, peuvent constituer un déni de reconnaissance
d’une importante population réunie dans un camp (carte 1).
[image: JPEG - 170.4 kio]
Carte 1 - À gauche : Frontex, « Principales nationalités des personnes
migrantes franchissant illégalement les frontières, avril-juin 2015 » -
À droite : « Immigration africaine dans l’Union européenne », Nelly
Robin, *Atlas
des migrations ouest-africaines vers l’Europe 1985-1993*, IRD
Éditions/Eurostat,
1996
À partir d’une étude de cartes médiatiques des migrations transsahariennes,
Choplin et Pliez (2011) ont critiqué la construction *« d’un espace
migratoire lisse, c’est-à-dire où le trait en dessin continu de quelques
routes migratoires occulte toutes les « aspérités » — spatiales et
temporelles, d’ordre politique, policier, pécuniaire… — qui jalonnent les
itinéraires empruntés par les migrants ».* Un des défis de la cartographie
des migrations, en complément des approches quantitatives et agrégées de
ces mobilités, est de rendre compte du mouvement dans ses dimensions
qualitatives et sensibles, notamment depuis le point de vue de celles et
ceux qui se déplacent. Les auteurs soulignent ici une tendance des cartes
migratoires au réductionnisme, à la déshumanisation et à la dépolitisation
des contextes de déplacement.
Choplin et Pliez notent aussi, pour certaines « cartes médiatiques », le
risque d’une confusion entre « itinéraires » et « flux », alimentant encore
l’angoisse de l’« invasion » :
*Les longs traits qui figurent la migration africaine vers l’Europe
restituent l’image un peu inquiétante d’une invasion passant par des
itinéraires (les villes de Ceuta et Melilla, la Libye, etc.) qui sont
pourtant rarement empruntés simultanément par des milliers de migrants. De
telles cartes font oublier que ces flux sont marginaux au regard des
migrations africaines et même des migrations transsahariennes. »*
— Choplin et Pliez, 2011.
L’européocentrisme, ou plus largement la reproduction d’une division entre
un « Nord » et un « Sud », le choix de fonds de carte normés qui
reconduisent l’imaginaire politique de frontières linéaires et fixes, la
réduction du mouvement à des flèches ou à des mesures de stocks, sont
autant d’enjeux scientifiques, représentationnels et politiques posés à la
cartographie des mouvements migratoires.
[image: JPEG - 890.7 kio]
Paul Klee (1879-1940)
« Séparation dans la soirée » (1922)
Un autre risque posé par la cartographie des migrations relève des usages
qui en sont faits par les dispositifs étatiques et supra-étatiques pour
surveiller et tracer les mouvements de populations et de personnes. Les
systèmes d’information géographique (SIG), les GPS, et la cartographie en
général, sont bien des outils mis au service de politiques de contrôle et
d’exclusion. Dans le registre scientifique, il est donc important de
s’interroger sur les usages possibles , hors du monde académique, des
cartes produites, et sur les liens entre production du savoir et politique.
C’est bien ici toute une éthique du travail de représentation qui est en
jeu, en lien avec des contextes politiques et idéologiques conflictuels.
À partir d’une analyse de l’histoire et de l’actualité de la cartographie
des flux migratoires, issue de sources très diverses – scientifiques,
artistiques, militantes – et de différents contextes géographiques à
diverses échelles, nous proposons d’analyser quelques-uns des principaux
défis techniques, éthiques, institutionnels et politiques de la
représentation cartographique des migrations internationales.
Dans une perspective critique, nous analyserons à la fois le rôle de la
cartographie dans la production du savoir et de la connaissance dans le
domaine migratoire, et son potentiel de transformation sociale et politique.
Dans un premier temps, nous traçons quelques lignes structurantes de
l’évolution de la cartographie scientifique relative aux mouvements
migratoires, depuis ses débuts au XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Dans un
second temps, nous identifierons et analyserons les principaux défis
techniques et épistémologiques et les enjeux politiques qu’elle continue de
poser. Enfin nous présenterons une typologie de cartographies migratoires
créatives et « indisciplinaires », qui se situent entre science, art et
militantisme.
Évolutions et enjeux
C’est au XIXe siècle, avec la naissance de la cartographie thématique
moderne qui utilise des statistiques démographiques, sociologiques et/ou
économiques, qu’émergent les premières cartes de flux migratoires.
Toutefois ce type de cartographie ne se généralisera que bien plus tard, à
la fin des années 1980, au moment où les migrations deviennent un véritable
objet de recherche.
Un monde en mouvement, mais peu de cartes pour le montrer
[image: JPEG - 1.3 Mio]
Carte 2 - Ernst Georg Ravenstein, Currents of Migration.
Source : Journal of the Statistical Society of London, Vol. 48, No. 2,
1885, page 183.
Selon Françoise Bahoken (2013 : 2), la carte Currents of Migrations éditée
en 1885, et réalisée par Ernst Georg Ravenstein, géographe et cartographe
allemand de la Royal Geographic Society (RGS) de Londres, […] semble être
la première carte de flux réalisée avec des flèches » (Carte 2). Cette
carte n’établit pas de hiérarchisation entre les flux, elle relève d’une
approche qualitative des mobilités internes au Royaume-Uni, à la
Grande-Bretagne et à l’Irlande. Un « premier groupe de flèches semble […]
illustrer des mobilités locales à courte distance inter-comtés […]. Un
second groupe semble représenter des flux internes, caractérisés par
l’absence de franchissement de limite. Un troisième groupe de flèches est
formé par des flux inter-États (entre l’Irlande et l’Angleterre) qui
suggère des mobilités à plus longue distance » (Bahoken, 2013 : 6).
Une autre carte réalisée au XIXe siècle [6
] montre les migrations d’ouvriers agricoles en Russie d’Europe vers les
régions méridionales, jusqu’à la mer Noire et la mer Caspienne (carte 3).
[image: JPEG - 785.4 kio]
Carte 3 - Russie européenne : métiers agricoles saisonniers
Édité par Iliine Alekseï Alekseevitch, Saint-Pétersbourg
Source : Gallica, BnF
[image: JPEG - 624.3 kio]
Carte 4 - Ethnographie et migrations au Gabon et au Congo Français (1905)
Lieutenant René Avelot (1871-1914)
Source : Gallica, BnF
Alors que les migrations internationales au XIXe siècle sont marquées par
des flux très importants [7
], et que la cartographie statistique connaît des avancées notoires entre
1835 et 1855 avec « différentes techniques de représentation […] parmi
lesquelles celle des mouvements » (Robinson, 1955 : 1), les cartes
migratoires restent néanmoins très peu nombreuses. Seule la carte de
Charles-Joseph Minard représente, de manière approximative et sans flèches,
les migrations à l’échelle du globe en 1858 (carte 6) [8
]
En parcourant différents ouvrages et atlas publiés au tournant des XIXe et
XXe siècles [9
], quelques documents – s’intéressant à des processus plus localisés –
utilisent des flèches comme éléments cartographiques.
[image: JPEG - 545.2 kio]
Carte 5 - Courants métanostasiques dans le peuplement des pays serbes
du XVe siècle
à nos jours (1918)
Jovan Cvijić (1865-1927), éditions Armand Colin
Source : Gallica, BnF
Nous pouvons citer en exemple les cartes de René Avelot imaginées en 1905
et dessinant les principales migrations au Gabon et au Congo français
(Carte 4), ainsi que celle de Jovan Cviji, publiée en 1918, et représentant
les déplacements de populations peuplant en partie les pays serbes du XVe au
début du XXe siècle (Carte 5). Mais dans les atlas, les flux sont davantage
représentés sur les cartes qui montrent des données économiques à l’échelle
du monde, où les transferts de café, thé et céréales (blé d’Argentine, des
États-Unis ou du Canada vers l’Europe) croisent ceux – quelques pages plus
loin – de la production mondiale industrielle (tissus, métallurgie, etc.)
(Schrader et Gallouédec, 1923) (carte 7).
[image: JPEG - 1.1 Mio]
Carte 6 - Carte figurative et approximative représentant pour l’année 1858
les émigrants du globe
source : David Rumsey Historical Map Collection
[image: JPEG - 926.7 kio]
Carte 7 - Production mondiale des sols
Source : Schrader Franz et Gallouédec Louis (1923) *Atlas classique de
géographie ancienne et moderne*, Paris, Hachette, p. 123.
L’absence de représentations des flux humains tient à des raisons
essentiellement politiques : représenter les grandes migrations européennes
aurait signifié mettre l’accent sur des sociétés « développées » en crise.
La structure spatiale des échanges économiques entre des couples de lieux
d’origine (i) et de destination (j) a dominé l’objet des cartographies de
flux jusque dans les années 1980, lorsque les études sur les migrations
internationales contemporaines commencent à se développer.
Des cartographies contemporaines de flux (sur)évaluant les processus
migratoires
[image: JPEG - 477.1 kio]
Carte 8 - Les routes africaines de l’immigration clandestine
Source : Le Monde, 24 août 2004.
Certaines cartes publiées dans des revues scientifiques ou dans les médias
laissent parfois penser que les déplacements de populations sont (très)
importants statistiquement par rapport à la population mondiale. Ce type de
représentation peut être lié aux couleurs utilisées : le noir ou le rouge
foncé ne véhiculent pas forcément le même message que des couleurs froides
comme le bleu ou le vert (Bertin, 1967). Des cartes élaborées par des
« journaux
de référence », comme Le Monde et The Guardian, surinterprètent ainsi
fréquemment les processus analysés (Carte 8). À une période où les
logiciels de cartographie étaient moins avancés, des cartes – comme celles
publiées dans la Revue Européenne des Migrations Internationales (REMI)
en 1992
https://www.persee.fr/doc/remi_0765-0752_1992_hos_8_1_1034?pageId=T1_80 –
laissaient a posteriori une impression d’arrivées massives, que la
couleur noire – liée aux contraintes de publication de l’époque –
renforçait.
Pour Simone Donnefort [10
] « cette question ne se posait pas à l’époque », alors que Gildas Simon
expliquait :
*L’objectif était surtout de montrer qu’il y avait une base d’informations
derrière ce type de cartes. Par exemple, pour celles publiées en 1992,
elles permettaient, pour l’une, de souligner l’importance des migrations,
notamment turques et polonaises, vers l’Allemagne par rapport aux
migrations allant du Maghreb vers la France ; pour l’autre, elle rappelait
que l’immigration irlandaise vers le Royaume-Uni perdurait, etc. [11
À cette époque, nous étions très peu à réaliser ce type de cartes, chacun
bricolait dans son coin, nous travaillions à tâtons et j’imagine que des
cartes continuent de se faire ainsi. […] Nous n’avions pas de recul sur ces
graphismes qui, à mon sens, étaient perçus différemment. Néanmoins plus le
temps a passé, plus j’ai prêté de l’attention à ces représentations. Comme
me l’a souvent rappelé Abel Bouillet qui m’a enseigné la cartographie, si
la carte doit être lisible immédiatement, il est parfois important de ne
pas trop ancrer les représentations dans l’imaginaire des lecteurs. »*
— Entretien réalisé le 4 février 2016
Représenter des mouvements de réfugié·es, des circulations migratoires avec
des flèches, c’est naturellement une « tentation cartographique » : l’image
qu’elles procurent peut gêner aussi bien les cartographes que les lectrices
et les lecteurs en donnant l’impression que les flèches dessinées sur la
carte disent autre chose que ce que les cartographes auraient – parfois –
souhaité transmettre. Les cartes représentant les flux de demandeurs et
demandeuses d’asile vers l’Europe par exemple doivent être comparées avec
la population européenne ou encore la population réfugiée aux abords des
zones en conflit (près de 84 % des réfugié·es dans le monde en 2015 sont
accueilli·es dans des pays limitrophes aux zones de conflit). Si les flux
apparaissent spectaculaires sur certaines cartes, la confrontation avec
d’autres échelles doit permettre de les relativiser. Rappelons qu’entre
2014 et 2015, le nombre de demandeuses et demandeurs d’asile en Europe a
augmenté, mais que leur présence ne représente pas plus de 0,3 % de la
population de l’Union européenne aux mêmes dates. Ces représentations
peuvent être liées à un « effet loupe », à l’image de certains reportages
de télévision montrant l’arrivée de personnes à une frontière sur un plan
serré [12
]. Ici, c’est le cartographe, qui, en élargissant le trait de la flèche,
renforce l’illusion de flux importants.
Les cartes représentant les flux de la migration dite « clandestine » et
dont les principaux éléments sont des flèches sans valeur proportionnelle [
13
], conduisent, par ailleurs, à minimiser, voire invisibiliser d’autres
migrations internationales dont les données statistiques sont disponibles.
Par exemple, seule une partie des migrations clandestines transitant par
l’espace sahélien se dirige ensuite vers le continent européen, alors que
les migrations régionales au sein de l’Afrique sont bien plus importantes
(Lessault et Beauchemin, 2009). En gommant, volontairement ou non, la
diversité des mouvements de populations dans la partie septentrionale de
l’Afrique, les migrations se résument trop souvent aux routes empruntées
par des réseaux mafieux. Même s’il ne s’agit pas de nier l’existence de ces
économies criminelles, dont les politiques migratoires européennes sont en
partie responsables, la surreprésentation des liens entre immigration et
criminalité se renforce lorsque, sur les cartes, les routes migratoires
sont associées à celles des trafics d’armes, de drogues ou autres produits
de contrebande.
Par définition, ces migrations « illégalisées » ne peuvent pas être
comptabilisées
On peut citer la carte Trans-Sahara Trafficking and Threat Finance (figure
9) qui représente les trafics illicites vers la Libye depuis le Mali,
l’Algérie, le Tchad, le Soudan et l’Égypte. Cette carte propose des
interprétations erronées dans le sens où les réponses à la lutte contre le
crime organisé (armes et drogues) ne peuvent pas être les mêmes que celles
qui peuvent être apportées à la migration des personnes en quête de
protection ou d’une vie meilleure.
Ces « inepties cartographiques » sont bien souvent utilisées dans la
propagande des mouvements d’extrême droite xénophobes et opposés aux
migrations. Par exemple, pour le Mouvement pour la Remigration, au regard
de la carte 4 reproduite dans un de leurs rapports, « la fabrication de
réfugiés [ne serait] qu’un secteur de la criminalité comme les autres […].
Les groupes armés [“recruteraient”] ainsi toujours plus de réfugiés. Ces
“migrants” [deviendraient] à leur insu les banquiers du crime et du
terrorisme, finançant du matériel, des hommes, et des armes […]. [Selon ce
mouvement, il serait] crucial de réaffirmer l’ancrage des réfugiés sur leur
propre territoire pour ne pas céder de terrain aux terroristes [14
]. »
[image: JPEG - 194.6 kio]
Carte 9 -Trans-Sahara Trafficking and Threat Finance, 22 April 2015
Source : Norwegian Center For Global Analysis, 2015.
Devant de tels propos, aussi faux qu’injustifiables juridiquement et
politiquement, les cartographes se doivent de réfléchir à ce qu’ils et
elles produisent, et à la manière dont ils et elles conçoivent les cartes.
Une question est notamment de savoir s’ils et elles doivent choisir entre « la
flèche » – avec ou sans valeurs proportionnelles –, ou « l’itinéraire »,
pour essayer de tracer plus précisément le paysage de la migration en
relation avec les contextes locaux et régionaux.
Prise en compte et ignorance des contextes (géo)politiques
Les représentations cartographiques des flux migratoires ignorent souvent
les contraintes de la situation géopolitique régionale auxquelles les
personnes sont confrontées. Par exemple, pour les réfugié·es syrien·nes
fuyant la guerre depuis 2011, l’impossibilité de se déplacer vers Israël,
les craintes des populations de confession sunnite d’aller vers l’Irak et
l’Iran, les difficultés pour rejoindre les États du Golfe et du Caucase du
Sud, ne sont pas indiquées sur les cartes. Pourtant, ces différents
éléments expliquent en partie que les réfugié·es soient situé·es
majoritairement en Jordanie, au Liban et en Turquie et que certain·es
s’orientent ensuite vers des pays d’Afrique, d’Europe voire d’Amérique
latine. La majorité des cartes de flux migratoires parviennent en effet à
la perception d’un territoire où les difficultés sociales, les obstacles
administratifs ou (géo)politiques et la distance ne sont pas pris en compte.
*Les concepteurs de ces cartes [dont nous faisons parfois partie] opèrent
ainsi de nombreux raccourcis qu’ils imposent au lecteur ; ils laissent de
côté les questions essentielles, mais peu documentées de la hiérarchisation
des flux ou de l’importance de telle ou telle agglomération le long de ces
routes, ou encore de la variabilité du phénomène, de sa saisonnalité »*
— Choplin et Pliez, 2011.
Il est difficile de faire figurer toutes ces informations sur une même
carte, sous peine d’avoir un document difficilement compréhensible. Il est
néanmoins important de représenter des éléments qui expliquent en partie
l’environnement dans lequel s’effectuent les migrations des personnes. Ce
type de cartographie dessine diverses « rugosités » à travers lesquelles
les parcours s’élaborent. En regardant par exemple la carte 5
intitulée *Expérience
migratoire et justice spatiale. L’itinéraire de Rokyata, mineure
ivoirienne, du Sahel aux rives de la Méditerranée*, issue des travaux de
Nelly Robin (2014 : 104), on constate que ces jeunes migrant·es – au-delà
du fait qu’elles et ils ont recours à différents moyens de transport
(maritime, terrestre et aérien) – ont des parcours qui se déploient
différemment selon les étapes.
À certains moments, les personnes peuvent voyager de manière autonome, à
d’autres, elles ont recours à des moyens illicites ou sont prises dans des
réseaux de traite. Ces diverses ressources, plus ou moins choisies, parfois
complètement subies, se retrouvent aussi bien dans la circulation que dans
l’attente dans des villes ou dans des espaces frontaliers, voire une fois
qu’elles et ils ont rejoint un pays où décider de s’installer.
L’objectif de ce type de carte qualitative est de saisir les itinéraires
composant les flux migratoires « dans leur diversité et leur richesse, de
les englober et de les unifier tout en tenant compte des leurs multiples
formes, mécanismes et pratiques » (Robin, 2014). Au sein de ces parcours,
nous savons également que les migrant·es peuvent être soumis·es à divers
statuts administratifs selon le pays où ils se trouvent. Elles et ils
peuvent aussi être confronté·es à des contrôles et/ou bénéficier de mesures
de protection, ce qui conduit à vivre des situations très hétérogènes selon
les pays (Migreurop, 2012 : 121-123), dessinant ainsi une « territorialité
du risque juridique » (Robin, 2014 : 113) (carte 10).
[image: JPEG - 139.1 kio]
Carte 10 - Expérience migratoire et justice spatiale. L’itinéraire de
Rokyata, mineure ivoirienne, du Sahel aux rives de la Méditerranée
Source : Migrinter, 2013 – Pôle carto.
Dans la plupart des cartes de flux migratoires, les auteurices adoptent une
perspective surplombante qui évacue le point de vue des personnes
migrantes. Pourtant, la représentation de données quantitatives agrégées
n’est pas nécessairement opposée à des données qualitatives et
explicatives. Florence Boyer (2005 : 432) a ainsi montré que les
Nigérien·nes effectuant des migrations circulaires entre Bankilaré (Niger)
et Abidjan (Côte d’Ivoire) via Niamey (Niger), qualifiaient différemment
les étapes de leur parcours migratoire : certains tronçons s’apparentent à
des « lieux de recréation de l’intimité sociale », d’autres, connus par
l’histoire migratoire, sont relativement rassurants, alors que ceux qui
leur sont étrangers sont assimilés au danger (carte 11).
[image: JPEG - 133.9 kio]
Carte 11 - Les exodants : qualifier les lieux au fil du mouvement
Source : Migrinter, 2005.
Florence Boyer précise par ailleurs que « les migrations circulaires [et
autres mobilités internationales] ne sont pas géographiquement situées, au
sens de localisées sur une carte, mais elles mettent en jeu une pluralité
de localisations, de même qu’elles mettent en jeu le mouvement » (Boyer,
2005). Pour le dire autrement, il ne faut pas oublier que les parcours
migratoires sont liés à des contextes politiques locaux, régionaux et
continentaux, qui agissent comme des ressorts dans la dynamique des
migrations. Montrer, au sein de ces « pièces de théâtre cartographiques »,
les « décors » et les « acteurices » [15
] (Rekacewicz, 2014), qui ne cessent de se recomposer au fil des étapes,
permet de rappeler l’importance des contextes (géo)politiques.
Représenter les flux migratoires : un défi cartographique qui perdure
En 2015, 197 pays étaient reconnus par les Nations Unies. Une carte où
serait représentée l’intégralité des flux entre les différents États
devrait faire figurer près de 38 000 flèches (soit (197×197)-197 = 38 612)
matérialisant le lien de chaque pays avec les autres pays du monde : une
telle carte serait illisible. Les circulations sont par ailleurs très
complexes. Dans la nomenclature migratoire, beaucoup de pays remplissent
plusieurs fonctions : l’Espagne et l’Ukraine, par exemple, sont autant des
pays de départ que de transit et d’arrivée. Les typologies sont difficiles
à établir. Or la mise en ordre de l’espace géographique, ou la manière dont
les cartographes représentent le territoire, est l’une des conditions pour
rendre « pensable » l’espace du monde représenté (Jacob, 1992). Il faut
donc faire des choix.
L’articulation entre les données et la sémiologie graphique
La cartographie des migrations peut s’appréhender à travers différents
types de données : des données qualitatives (récits de parcours), des
données quantitatives absolues, brutes (variables de stocks et matrices
origine/destination) et des données quantitatives relatives, transformées
(des indicateurs). Au regard des règles de la sémiologie graphique,
théorisées et formalisées - comme déjà mentionné plus haut - par Bertin
(1967), chaque type de données détermine des modes de représentation
distincts : des classes de valeurs pour les données relatives, des symboles
proportionnels pour des données de stocks, et des flèches de tailles
proportionnelles pour des données de flux quantitatifs. Très diversifiée et
hétérogène, la production cartographique sur les migrations de population
semble présenter deux tendances opposées.
Tout d’abord on peut noter que les cartes contribuent souvent à une «
immobilisation » des processus décrits, en privilégiant l’utilisation de
données statiques, en particulier des variables de stocks. Ce choix
favorise les cartographies en symboles proportionnels, et montre les
migrations sous une forme d’ancrage (c’est-à-dire des pays d’où viennent
les migrant·es ou ceux dans lesquels ils et elles arrivent/ou restent
temporairement, dans un temps plus ou moins long). La représentation du
mouvement y est détournée, en mettant en évidence un état de la résultante
d’un phénomène plutôt que le phénomène lui-même (Bahoken, 2009a). Plus
faciles à fabriquer, ces cartes résolvent de fait la question de la
sélection des flux pertinents.
À l’inverse, les nouvelles technologies (outils de conception graphique,
interactivité, animation, etc.) conduisent à « dynamiser » les cartes
représentant les migrations. Ce processus peut se lire d’une part dans la
production de flèches proportionnelles, choix sémiologique relativement
difficile à concevoir et à dessiner (superposition, courbures des flèches,
détermination des tracés qui font sens, sinuosités, taille proportionnelle
aux autres éléments de la carte), mais parfois utile pour comprendre
certains enjeux de circulations et l’importance de certains déplacements.
D’autre part la carte peut s’appuyer sur la production de flèches
qualitatives à partir d’informations éparses, voire incomplètes, pouvant
conduire à des messages cartographiques erronés.
Échelles et temporalités
Un des enjeux de ces cartographies semble se jouer dans la complexité et la
prise en main des informations disponibles. Les phénomènes migratoires
présentent une dimension sociale (type de population), une dimension
spatiale complexe (origine, destination, étapes, retours, etc.) et une
dimension temporelle forte (mouvement des déplacements, temps d’attente,
évolution des phénomènes) particulièrement difficiles à articuler pour les
cartographes, les obligeant à penser leur carte « en plusieurs niveaux de
lecture ».
Afin de combiner ces différents aspects au sein d’un document
cartographique, il est nécessaire de réaliser des opérations tant sur les
données que sur les modes de représentation. Les facettes des processus
migratoires apparaissent différemment selon les échelles d’analyse et les
niveaux d’agrégations choisis. Des sélections d’ordre statistique peuvent
par exemple permettre d’estomper un « effet spaghetti » lors d’une
superposition importante de flux. D’un point de vue géographique, changer
d’échelle ou de niveau d’agrégation permet de passer d’une image globale à
une échelle plus locale, jusqu’à abandonner les représentations agrégées
pour narrer les histoires individuelles.
La thématique migratoire propose un retour à la cartographie des
itinéraires et des parcours. Mais, contrairement à la dimension descriptive
des illustrations des itinéraires de voyages et d’exploration, cette
cartographie se veut analytique en tentant de saisir les contraintes subies
par celles et ceux qui effectuent le parcours et qui n’apparaissent pas
dans les données statistiques.
Plutôt qu’une carte globale, il s’agit alors de représenter l’ensemble des
lieux de l’itinéraire d’une personne. Dans cette démarche, la
représentation de la dimension temporelle permet de saisir des contraintes
qui n’apparaissent pas au niveau spatial (attente, errance). Mais à cette
complexité méthodologique s’ajoute alors une relative complexité
technologique (animation, 3D) qui peut représenter un frein (coût, temps de
traitement) pour la production cartographique.
Nouvelles technologies, nouvelles cartographies ?
Avec l’ordinateur, on peut faire bouger les cartes. »
— Brunet, 1987.
On peut les animer et rendre possible l’interaction avec l’utilisateurice.
Dans le cadre de la cartographie des flux migratoires, ce dernier point est
un moyen souvent utilisé pour transférer la responsabilité de la sélection
de l’information du ou de la cartographe à l’usager/usagère de la carte.
Ainsi de nombreux sites proposent des cartes où il est possible de cliquer
sur tel ou tel pays pour voir se dessiner les flux de populations entrantes
ou sortantes. Ces mouvements se matérialisent soit par des symboles
proportionnels [16
], des gradations de couleur ou des lignes plus ou moins épaisses [17
].
Certaines représentations inspirées de l’infographie peuvent aussi être
relativement originales [18
]. Combinées avec l’animation temporelle, ces cartes permettent de tracer
l’évolution dans le temps des flux migratoires pays par pays. L’exposition
de Raymond Depardon et Paul Virilio, Terre natale. Ailleurs commence ici
https://cafe-geo.net/wp-content/uploads/Terre-Natale.pdf, scénographiée
par les artistes et architectes américain·es Diller Scofidio, Renfro et
Mark Hansen, Laura Kurgan et Ben Rubin, offre, dans une salle de près de
400 mètres carrés, des visualisations à 360 degrés : celle des migrations
de réfugié·es au cours des cinq dernières décennies, et celle des
transferts d’argent des migrant·es. Elles font sûrement partie des
réalisations les plus réussies [19
].
Lorsque les initiateurices de ces projets de cartographie dynamique
laissent le choix aux usagères et usagers de sélectionner elles et
eux-mêmes l’information (indicateur, année, pays), les cartographes, ainsi
transformé·es en développeureuses, ne jouent plus leur rôle de
thématicien·es puisqu’ils et elles renoncent à livrer des clefs de lecture
globale (ou du moins leur intention, leur vision du monde). Dans ce type
d’application, la carte n’est plus un moyen de matérialiser et donner à
voir un regard spécifique sur le monde, elle est construite par les
développeureuses de l’application et par celles et ceux qui vont générer, à
la demande, des représentations spécifiques.
Mais ces nouvelles applications cartographiques dynamiques ne sont pas
dégagées des enjeux politiques et éthiques : on peut parfois y déceler –
comme pour la cartographie thématique classique ou conventionnelle – des
intentions politiques. Le 26 octobre 2015, l’agence d’informations
finlandaise Lucify [20
] publiait une carte interactive (carte 12) et animée permettant de
visualiser les flux de demandeurs et demandeuses d’asile arrivé.es
http://xn–arriv-fsa.es en Europe entre janvier 2012 et septembre 2015.
Repérée par The Independent (27 octobre 2015) et diffusée par la presse
française (Slate le 29 octobre 2015, L’Observateur le 30 octobre 2015),
cette carte s’est à l’époque répandue comme une traînée de poudre sur
Internet.
Tout d’abord, sur cette carte européocentrique, seuls les flux vers les
pays « européens » sont représentés. Les réfugié·es accueilli·es dans les
autres pays (tels la Jordanie, le Liban et la Turquie qui en accueillent
pourtant la majorité) ne sont pas représentés. Deuxièmement, les choix
graphiques utilisés pour représenter l’information sont également
significatifs des intentions des auteurs. Sur cette carte animée, les
mouvements des demandeureuses d’asile sont représentés par de petits traits
qui se déplacent des pays de départ vers les pays d’arrivée. Contrairement
à ce qui peut sembler au premier abord, cette carte ne se situe donc pas au
niveau des parcours individuels et ne raconte pas les histoires des
personnes en mouvement. Loin des réalités sinueuses des parcours
migratoires réels, ici chaque trait (qui représente vingt-cinq ou cinquante
personnes) suit une trajectoire rectiligne, comme un missile lancé vers
l’Europe.
[image: JPEG - 160 kio]
Carte 12 - *The Flow towards Europe *, Lucify, 26 octobre 2015
Source : Ville Saarinen et Juho Ojala, 2015 ; MIT License (MIT) –
https://github.com/lucified/lucify-refugees
Finalement, cette sémiologie graphique animée met en scène un scénario
d’invasion quasi militaire, avec des pays européens attaqués – et envahis –
par les étrangèr·es. Il est difficile de savoir si la rhétorique d’invasion
de cette carte est consciente et volontairement choisie. Ce qui est
certain, c’est que cette agence, qui n’est pas spécialisée en cartographie,
voulait montrer « l’ampleur de la crise » des réfugié·es. Cette carte
résulte probablement à la fois d’une maladresse (la sélection des données)
et de la volonté de retranscrire graphiquement une idée préconçue
(l’arrivée massive d’exilé·es en l’Europe).
Au-delà de la sémiologie graphique, une carte résulte d’un processus
technique et intellectuel qui consiste à convertir des données concrètes
plus ou moins connues en une représentation abstraite (Lacoste, 1976). Or
cette abstraction graphique remplace la richesse contenue dans la
multiplicité des histoires vécues par une représentation holiste qui tente
de porter un regard sur le monde. De fait, les cartes de géographie, leur
construction et leur sémiologie passent bien souvent à côté de la réalité.
Elles dessinent et schématisent la géographie des phénomènes spatiaux, mais
les racontent mal. Les cartes des migrants morts aux frontières [21
] permettent-elles de rendre compte des drames humains qui ne cessent de se
succéder ? Et que veut dire « rendre compte » de ces drames depuis la
cartographie et plus largement la science ? Si la sémiologie graphique
utilisée dans la cartographie scientifique ne peut pas tout, qu’en est-il
de l’approche artistique ? L’art permet-il de raconter autrement l’espace
géographique ?
Cartographies des migrations entre art, science, politique et militantisme
Parmi les cartographies ayant pour objet les migrations internationales,
certaines réalisations se distinguent des représentations conventionnelles
regroupées dans les manuels scolaires, les ouvrages universitaires ou les
atlas. Ces cartographies défient les règles des fonds de carte
institutionnalisés et de la sémiologie graphique. Elles inventent des
langages nouveaux et bouleversent nos repères habituels de fabrication et
de lecture de cartes. Ces productions, individuelles ou collectives, sont
le fait de cartographes, d’artistes, de militant·es, de personnes en
situation d’exil. Si elles constituent un corpus très hétérogène, elles
relèvent toutes, à différents degrés, d’un positionnement que l’on pourrait
qualifier de « critique », d’« expérimental » (Crampton et Krygier, 2005 ;
Gintrac, 2012), d’« indisciplinaire » ou encore de « participatif »
(Mitchell, 1995), chacun de ces termes renvoyant à des horizons
épistémologiques distincts. En interrogeant les normes de représentation,
ces cartes visent à défier le projet positiviste de la supposée neutralité
du savoir.
Sans prétendre à l’exhaustivité, nous proposons dans cette troisième partie
d’explorer la nébuleuse de ces cartographies migratoires critiques, en
tentant de dégager au moins deux tendances principales : celles qui donnent
à voir, selon la métaphore du dévoilement, les dispositifs de contrôle et
de surveillance des migrations afin de les dénoncer ; et celles qui
documentent les parcours et les expériences migratoires individuelles et
collectives. Ces deux catégories n’épuisent évidemment pas la richesse des
perspectives adoptées. Amenée à être complétée et discutée, cette typologie
ouverte est pensée comme une invitation à poursuivre la réflexion sur les
modes de figuration des processus migratoires.
Cartographies de « dévoilement » des dispositifs du contrôle migratoire
Les réalisations qui suivent prennent le contre-pied des cartographies
conventionnelles : elles ne représentent pas le mouvement, mais tout ce qui
le contrarie, le restreint, le prolonge ou le réoriente. Par la mise en
visibilité des dispositifs de contrôle, ces cartes servent d’arguments
scientifiques et politiques, voire parfois de preuves juridiques.
Publié et mis à jour depuis 2012, l’Atlas des migrants en Europe
https://migreurop.org/rubrique454.html?lang_nav=fr, sous-titré « géographie
critique des politiques migratoires », du collectif scientifique et
militant Migreurop, s’inscrit dans cette « topique de la dénonciation »
(Boltanski, 2007 : 113). Sur fond de cartes et à l’appui d’une sémiologie
graphique conventionnelle, l’apport critique tient ici aux données
représentées. À titre d’exemple, la carte des lieux de détention arbitraire
des étrangèr·es au Maroc
https://closethecamps.org/2015/03/20/rafles-et-detention-arbitraire-au-maroc-fevrier-2015/,
imaginée et réalisée en février 2015 par une des membres du collectif, Elsa
Tyszler, est symptomatique de l’enjeu cartographique. Pour la première
fois, une carte montrait a minima le nombre d’étrangèr·es détenu·es dans
dix-huit villes du Maroc (écoles, centres sociaux, complexes sportifs,
etc.). Elle a non seulement eu un impact dans différents médias, mais elle
a également conduit le président du tribunal administratif de Casablanca à
dépêcher un huissier sur plusieurs lieux, afin d’ouvrir une enquête suite à
la grande rafle menée par les autorités marocaines dans les camps établis
près de l’enclave espagnole de Melilla.
Une collection d’atlas sur les questions migratoires
Depuis 2009, le réseau Migreurop https://migreurop.org/ [22
] a publié aux éditions Armand Colin quatre atlas
https://migreurop.org/rubrique454.html (trois éditions de *l’Atlas des
migrants en Europe* et un ouvrage général hors-collection), pour donner à
voir et mieux faire comprendre l’évolution des politiques migratoires
européennes et leurs conséquences, réalités finalement peu connues du grand
public
Si de nombreuses cartes de l’Atlas des migrants en Europe utilisent des
données compilées par des organismes chargés de comptabiliser afin de
surveiller les migrations [23
], ces données sont en partie subverties pour faire la démonstration des
conséquences néfastes, voire meurtrières des dispositifs de contrôle.
D’autres réalisations opèrent une critique des politiques migratoires en
représentant des données permettant de comprendre leurs fonctionnements et
leurs effets, mais aussi en bouleversant les conventions cartographiques.
Dans le blog Carnet Néocartographique https://neocarto.hypotheses.org/,
Nicolas Lambert présente des « métaphores cartographiques » [24
] créées avec Olivier Clochard (Clochard et Lambert, 2015). À partir de
statistiques sur la mortalité migratoire aux frontières de l’Union
européenne et de dessins de presse, trois cartes explorent des figurations
frontalières inédites. La combinaison des sources statistiques et
médiatiques dans l’élaboration de ces cartes donne lieu à des travaux qui
permettent de s’interroger tant sur les processus migratoires (ici, à
partir du taux de mortalité en migration) que sur leur médiatisation.
La Cartographie critique du détroit de Gibraltar, « carte tactique », a
été réalisée en 2004 par le collectif d’artistes, scientifiques et
militant.e.s Hackitectura https://hackitectura.net/en/ basé en Espagne et
fondé en 1999 par des architectes, programmeurs, artistes et activistes qui
se consacraient à l’étude des corps en mouvement et des flux électroniques
dans des territoires émergents [25
] (carte 13). Au fond de carte référentiel sur le détroit de Gibraltar sont
associées des données sur les localisations et le fonctionnement des
dispositifs de surveillance de l’Union européenne. La représentation de la
terre en jaune et de la mer en noir, et le foisonnement des symboles de
dispositifs de surveillance servent un propos critique sur
l’hypersécurisation et la militarisation de ces territoires.
[image: JPEG - 190.5 kio]
Carte 13 - Extrait d’une partie de la carte réalisée par Hackitectura
Source : Hackitectura.net, 2017.
Dans un registre où le référentiel topographique est absent, Migmap
https://www.transitmigration.org/migmap/home_entry.html, programme de
création artistique, produit par la plateforme de conservation et
d’exposition d’œuvres d’art k3000 établie en Allemagne, est une création en
quatre volets de visualisation des politiques migratoires européennes [26
]. Sont ici cartographiés, à partir de figurations dynamiques et
interactives, les discours politiques, les réseaux d’acteurs, les lieux et
pratiques significatifs des politiques migratoires ainsi que le processus
d’européanisation dont elles émanent (Carte 14).
[image: JPEG - 118.6 kio]
Carte 14 - Discourses
Source : Labor k3000, 2004.
Enfin, au-delà de cartes mises au service de démonstrations scientifiques
et politiques, le travail du collectif d’artistes, activistes et
chercheur.se.s Forensic Architecture
https://forensic-architecture.org/about/agency investit la carte en tant
que preuve juridique. À partir de sources diverses, et notamment d’images
provenant des dispositifs de surveillance en Méditerranée, le projet *The
Let-to-Die Boat* [27
](Heller et Pezzani, 2014) reconstitue la cartographie du naufrage d’un
navire et de ses passagers en exil. Ce document a servi de preuve dans le
cadre d’un procès intenté par une coalition d’ONG contre plusieurs États
membres de l’OTAN, accusés de non-assistance aux naufragé.e.s, et a été
utilisé en tant que modèle de preuve dans d’autres procès du même type. À
cette entreprise de « visibilisation » des effets des politiques
migratoires, répond une autre forme de critique qui entend documenter les
expériences individuelles et collectives.
Deux projets se situent à l’interface des cartes de « dévoilement » des
politiques migratoires et des cartes d’expériences vécues par les individus
et les groupes. On peut citer dans ce registre la cartographie
participative et dynamique Close the Camps https://closethecamps.org/,
créée par Migreurop en 2013, qui cherche à faire connaitre l’Europe des
camps en « *mobilisant toutes celles et ceux qui s’opposent aux mécanismes
d’enfermement et d’éloignement des migrants en vue de défendre leurs droits
fondamentaux* ». Des éléments d’expériences de personnes ayant subi les
camps d’étrangers sont croisés à un projet de recensement de ces camps.
On peut également citer une série de cartes réalisées par Philippe
Rekacewicz et publiées à la fois dans Le Monde diplomatique et sur notre
site de recherche indépendant visionscarto.net. Dessinées à la main, elles
rompent avec l’illusion de « cartes objectives » et sans auteur, et
réhabilitent la sensibilité des cartographes. La singularité de ce geste
cartographique, en esquisse, humanise la carte, et au-delà de la carte, le
sujet qu’elle représente.
[image: JPEG - 667.7 kio]
Carte 15 - La « Grande roue africaine »
Source : Philippe Rekacewicz, Exposition « Rendez-vous chez Sharon Stone »,
Vienne (Autriche), 2007.
La carte de la « Grande roue africaine » (carte 15), dessinée à la main,
entre ambition scientifique et artistique, place les questions migratoires
dans un système de causalités géopolitiques et économiques entre l’Afrique
et les autres continents. La carte figure un système d’échange assez
complexe dans lequel le continent africain est littéralement « empêtré ».
Elle décrit un mouvement perpétuel entre l’Afrique et différents
partenaires, que les flèches ne symboliseraient que très imparfaitement. Le
rouage, mode de représentation continu, symbolise la permanence et la
continuité dans les termes d’un échange profondément inégal : *« l’Afrique
sauve l’Europe qui appauvrit l’Afrique qui nourrit l’Europe qui asservit
l’Afrique qui paye l’Europe qui continue de détrousser l’Afrique… ».* Cette
symbologie circulaire peut être considérée comme une forme de
représentation alternative à la flèche.
On peut aussi citer une autre carte, issue d’un projet réalisé en
prolongement de la carte « Mourir aux portes de l’Europe
https://journals.openedition.org/com/865?file=1 [28
] crée par Olivier Clochard au début des années 2000 : l’« Europe des trois
frontières http://visionscarto.net/367 », qui représente la létalité de
l’ensemble du dispositif « d’empêchement » des circulations migratoires. La
carte fait apparaître une frontière européenne qui n’est plus seulement une
ligne qui sépare des ensembles géographico-politiques, mais un système qui
se déploie sur une immense surface diffuse et qui s’étend loin, très loin
vers l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient. Philippe Bonditti parle de
« frontière pixélisée », où l’on *« passe d’une ligne à un ensemble de
points de connexion »*, c’est-à-dire que la « frontière ligne » devient une
« frontière surface » (Bonditti 2004, Bigo & Guild 2005) .
Les cartes présentées dans la section suivante, plutôt que donner à voir
des systèmes de causalité et des dispositifs de contrôle, relatent plus
spécifiquement des expériences individuelles et collectives, en proposant
d’adopter le point de vue de celles et ceux qui se déplacent.
Cartographies critiques des expériences migratoires
Les cartes présentées ici traitent de ce que les trajectoires vécues
engagent en termes d’obstacles et d’opportunités, de contraintes ou de
ressources, de pratiques et d’imaginaires.
Les cartographies manuscrites de parcours migratoires individuels réalisées
dans le cadre de l’exposition « Moving Beyond Borders
https://migreurop.org/article2601.html » [29
] en sont un exemple. Associées en binôme à des cartes numériques sur les
dispositifs de contrôle, ces cartes manuscrites ont pour objectif de
représenter leurs effets sur le parcours et le vécu des individus. C’est le
cas de la carte dessinée par Lucie Bacon
https://www.instagram.com/lu_bacon/ intitulée « Cinq ans pour rejoindre
Hambourg depuis Kaboul »
https://closethecamps.org/2015/12/16/cinq-ans-pour-rejoindre-hambourg-depuis-kaboul/,
réalisée sur la base d’un entretien entre un citoyen afghan rencontré en
Roumanie et Bénédicte Michalon, chercheuse et membre de Migreurop. La carte
exprime le poids de l’enfermement, les temporalités et les espaces
parcourus, les mobilités volontaires et contraintes, les expériences
multiples de privation de liberté (Carte 16).
Dans le registre de la visualisation de données narratives et discursives,
l’œuvre cartographique « H-OUT-Guide de l’immigration », réalisée en 2010
par le graphiste et illustrateur algérien Zineddine Bessaï, a été conçue
comme un guide cartographié à l’usage des Harragas [30
]. La carte présente la Méditerranée et ses deux rives, avec de nombreux
symboles représentant les dispositifs de contrôle, mais aussi des figures
de récits entendus depuis les rives du Maghreb. Les toponymes sont des
translittérations de l’arabe et reprennent le vocabulaire
lié à la harraga : par exemple l’Europe est traduite par « Oropa », et la
mer Méditerranée par « la mort méditerranée ».
[image: JPEG - 282.5 kio]
Carte 16 - Extrait de la carte intitulée « 5 ans pour rejoindre Hambourg
depuis Kaboul »
Source = Lucie Bacon, 2015.
« The Mapping Journey Project »
https://www.moma.org/calendar/exhibitions/1627, installation réalisée
entre 2008 et 2011 par Bouchra Khalili, artiste franco-marocaine, s’inscrit
également dans un processus de cartographies narratives. Composée de huit
courts-métrages (The Mapping Journey) et de huit sérigraphies (*The
Constellations*), cette installation donne à voir et à entendre des récits
de parcours migratoires individuels. Chaque vidéo est un plan fixe où se
meut une main traçant un parcours sur un fond de carte conventionnel.
L’image est accompagnée de la voix de la personne qui dessine et qui
élabore un récit à l’oral. Les sérigraphies (issues de huit récits,
réalisés dans cinq pays et six villes différents) cartographient des
trajectoires sous forme de constellations d’étoiles blanches sur fond bleu
uni, en brouillant ainsi les repères topographiques conventionnels (figure
17).
[image: JPEG - 103.9 kio]
Carte 17 - The Constellations (Figure 8 de la série The Constellations, 8
sérigraphies, 60x40 cm, 2011)
Source : The Opposite of The Voice-Over, exposition personnelle,
Färgfabriken Konsthall, Stockholm, 2016.
Au-delà du processus de ré-énonciation cartographique de récits et de
discours entendus ou suscités par les chercheur.se.s, les travaux suivants
sont issus de coproductions entre personnes exilées, artistes et/ou
chercheureuses.
« Latino/a https://pedrolasch.com/latinoaamerica.html#en » est une série
cartographique réalisée en 2003 par l’artiste mexicain Pedro Lasch et huit
personnes ayant traversé la frontière entre le Mexique et les États-Unis.
Ce travail met en jeu la carte depuis une perspective
« plus-que-représentationnelle ». Autrement dit, l’intérêt se porte sur
ce que représente la carte, mais aussi sur la carte comme objet transporté
pendant les voyages. De 2003 à 2006, l’artiste a remis quarante cartes
représentant l’Amérique du Nord à vingt personnes qui se préparaient à
traverser la frontière nord du Mexique vers les États-Unis. Chacune a reçu
deux cartes : une première à conserver et une seconde à renvoyer à
l’artiste à l’arrivée. Cette installation rassemble les huit cartes que
Pedro Lasch a reçues. Froissées, pliées, décolorées, elles portent les
marques de la traversée. Chacune d’entre elles est accompagnée d’un cartel
indiquant le nom de la personne qui en est la ou le co-auteurice,
accompagné de quelques éléments relatifs à son expérience.
Enfin, l’installation plastique « Cartographies traverses, des espaces où
l’on ne finit jamais d’arriver
https://www.visionscarto.net/cartographies-traverses » relève d’un
processus créatif partagé. Cette installation a été produite en 2013 par
des chercheuses, des artistes et douze habitant·es de Grenoble en situation
de demande d’asile ou de réfugié·es [31
]. Réuni·es en atelier, les co-auteurices ont réalisé une légende
collective à partir de mots significatifs des expériences migratoires. Les
mots ont été symbolisés par des gommettes de formes et de couleurs
différentes. À partir de ce travail, qui avait notamment pour intention de
dépasser l’atomisation de la parole individuelle, chaque participant·e a
dessiné plusieurs cartes utilisant la légende collective. Certain·es ont
aussi modelé leur carte dans l’argile ou dessiné et brodé sur de grandes
nappes blanches, à l’invitation de l’artiste-plasticienne Marie Moreau
http://mariemoreau.fr/. Ce travail est autant une recherche sur les
modalités possibles de relations à établir entre artistes, chercheureuses
et personnes en situation de lutte pour leurs droits, que sur les modes de
figuration des expériences migratoires (Carte 18).
[image: JPEG - 224.5 kio]
Carte 18 - The World is Stopping Us
Photo : Mabeye Deme, 2013.
Conclusion
Au même titre que la recherche en migrations internationales s’est dotée de
nouveaux cadres théoriques et conceptuels pour penser les mobilités dans
leur changement et leur complexification, les cartographies semblent elles
aussi être remises en cause dans leurs fondements par les dynamiques
internationales. Les migrations réinterrogent non seulement le territoire
et les frontières dans leur conception classique, mais conduisent également
à faire émerger d’autres types de représentations de l’espace, du mouvement
et des enjeux politiques associés.
Une partie des cartes présentées, en particulier dans la dernière partie de
l’article, ont pour point commun d’associer (et d’assumer) des intentions
artistiques, politiques, scientifiques et militantes. On pourrait les
définir comme relevant de cartographies « loin des us et coutumes
académiques » et qui s’affirment « contre la pensée unique » (Lambert,
2013).
Néanmoins, ces cartes ne peuvent pas se penser uniquement comme des «
contre-cartographies » : plutôt que de les opposer aux cartes qui répondent
à un régime normé de représentation (flèches par exemple), il s’agit de les
penser comme complémentaires. Depuis la posture du dévoilement et de la
dénonciation jusqu’au processus de subjectivation du geste et de la
figuration cartographique, ces réalisations entendent dénaturer nos
imaginaires des migrations, largement construits à partir d’images
récurrentes et omniprésentes, et notamment cartographiques.
Lire aussi
the invasion arrows in the cartography of migration
https://doi.org/10.1080⁄17450101.2019.1676031, Mobilities, 15(2),
196–219.
Cartography of Borders and Migration*, NAI010 Publishers.
Arrows on Maps. https://doi.org/10.1080⁄00087041.2023.2178134 » *The
Cartographic Journal*, 1–17.
Migration : Visual Prostheses of Bordering Europe
https://doi.org/10.1215⁄08992363-3644385 », Public Culture 29 (1
(81)) : 27–51.
Analysis of Migration, Then and Now
https://www.comparativepopulationstudies.de/index.php/CPoS/article/view/369
», *Comparative Population Studies*. Wiesbaden, Germany, 44.
https://www.visionscarto.net/rendez-vous-a-sharon-stone » (2007),
et « Mourir
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67-87.
https://www.transitmigration.org/migmap/.
34, pp. 19-26.
[1
] Référence papier : Lucie Bacon, Olivier Clochard, Thomas Honoré, Nicolas
Lambert, Sarah Mekdjian et Philippe Rekacewicz, « Cartographier les
mouvements migratoires », Revue européenne des migrations internationales,
vol. 32 - n°3 et 4 | 2016, 185-214.
Référence électronique : [En ligne], vol. 32 - n°3 et 4 | 2016, mis en
ligne le 1er décembre 2018, consulté le 31 octobre 2025. URL :
http://journals.openedition.org/remi/8249 ; DOI :
https://doi.org/10.4000/remi.8249.
[2
] Voir par exemple la carte « De Kaboul à Calais, l’itinéraire de Khan »
imaginée et réalisée par Thomas Honoré et Emmanuelle Hélio (Migreurop,
2012).
[3
] Parmi les nombreuses bases de données statistiques que nous utilisons
pour créer des cartes de flux migratoires à différentes échelles, il y a
celles d’Eurostat, du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés
(UNHCR), de l’Organisation de coopération et de développement économiques (
OCDE), de l’Institut national d’études démographiques (INED), etc.
[4
] Contrairement au journalisme traditionnel qui ne divulgue pas ou très peu
ses sources, le data journalism indique les données utilisées et les rend
accessibles à travers des outils de visualisation (par exemple OWNI
http://owni.fr/tag/data-journalisme/ ;et The Migrants’ Files
http://www.themigrantsfiles.com/.
[5
] La « carte des morts aux frontières », imaginée à la fin des années
1990 par Olivier Clochard, aurait été impossible à établir sans le travail
des membres de l’ONG UNITED https://unitedagainstrefugeedeaths.eu/ à
Amsterdam et de leur réseau, qui ont les premiers, dès les années 1990,
essayé de documenter les décès de migrants. Ils ont été rejoints par la
suite par des initiatives personnelles comme celles du journaliste Gabriele
Del Grande (voir son site http://fortresseu-rope.blogspot.fr/) et plus
récemment par des institutions comme l’Organisation internationale pour les
migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les
réfugiés (UNHCR).
[6
] L’année d’édition de la carte n’est pas précisée. Au regard de la vie de
l’éditeur Iliine Alekseï Alekseevitch (1832-1889), le document semble avoir
été réalisé au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, voire peut-être
à la même période que la carte de Ernst Georg Ravenstein.
[7
] « 60 millions de candidats s’embarquèrent vers les Amériques entre 1820
et 1914 dans les pays de départ, le cas le plus inouï est celui de
l’Irlande qui vit partir plus du tiers de sa population : 3 millions de
départs entre 1845 et 1870. Du côté des pays d’accueil, le rythme annuel
des entrées aux États-Unis passe de 300 000 vers 1850 à plus de 1 million à
partir de 1900 et atteint même 1,4 million à la veille de la guerre »
(Simon, 2008 : 32).
[8
] Voir également les travaux de Matthew Sankey sur le Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Diagramme_de_Sankey.
[9
] La recherche, qui demande encore à être affinée, s’appuie sur des
fouilles documentaires à la Bibliothèque nationale de France (BNF),
notamment à partir du site Gallica http://gallica.bnf.fr/, du département
de géographie de l’Université de Poitiers et d’ouvrages respectifs des six
auteurs de l’article.
[10
] Diplômée de l’École supérieure de cartographie géographique en 1967, elle
fut cartographe à Migrinter depuis sa création jusque dans les années 1990.
[11
] Cf. Simon, 1992.
[12
] Voir par exemple La nuit des réfugiés avec six reportages diffusés sur
Arte le 6 octobre 2015.
[13
] Par définition, ces migrations ne peuvent évidemment pas être
comptabilisées.
[14
] Mouvement pour la Remigration (2015) Rapport choc : pourquoi faut-il
cesser de recevoir des migrants ?, [en ligne]. URL :
http://www.mouvementpourlaremigration.fr/ blog/ (le site originel n’est
plus disponible). Nous ne partageons pas les points de vue défendus par les
auteurs de cet article (en France notamment Éric Zemmour et Renaud Camus).
[15
] Philippe Rekacewicz, Cartes en colère, exposition de cartes à la Maison
des métallos, Paris, octobre 2012.
[16
] http://www.therefugeeproject.org
[17
[18
] https://www.iom.int/world-migration
[19
] Cette exposition a été présentée pour la première fois à Paris, du
21 novembre 2008 au 15 mars 2009, à la Fondation Cartier pour l’art
contemporain.
[20
] Lucify est une agence de data visualisation basée à Helsinski. Lucify,
qui signifie « rendre lucide ou clair » en anglais, se propose « d’aider
» les client·es à visualiser leurs données sous forme de représentation
interactives, pas forcément cartographiques. Les visualisations proposées,
développées pour le web, sont facilement intégrables sur un site ou un
blog, et les codes source de leurs visualisations sont parfois diffusés
librement. Selon le site Internet de l’agence, un certain nombre de
réalisations ont été intégrées dans plusieurs journaux en ligne : *The
Guardian, The Atlantic, The Huffington Post, The Independent, Helsingin
Sanomat* et le Daily Mail. Les deux auteurs de la carte sont cofondateurs
de l’agence. Ville Saarinen travaille dans la communication et le
développement de logiciels. Selon la description qu’il donne sur le site de
l’agence, il passe beaucoup de temps à penser la combinaison de la
sociologie et de la technologie. Juho Ojala se présente quant à lui comme
fasciné par la communication et curieux d’idées dangereuses. L’agence a
produit d’autres infographies sur le même sujet http://www.%20lucify.com/.
[21
] Nicolas Lambert (2015) Mer Morte (1993-2015)
http://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/1381/files/2015/04/MerMorte.png,
Carnet (néo)cartographique.
[22
] Migreurop est un réseau euro-africain de chercheurs, de militants,
d’associations et de collectifs engagés dans la défense des droits des
personnes migrantes et la critique des politiques migratoires menées par
l’Union européenne et ses États membres. Il dénonce les politiques
d’enfermement et d’éloignement des étrangers et les conséquences de la
généralisation des camps dans le monde.
[23
] Voir par exemple les cartes des personnes soumises aux apories
administratives de la Convention de Dublin, réalisées à partir de données
produites par Eurostat (Migreurop, 2012 : 60-63).
[24
] Les cartes qui sont visibles sur le site (néo)cartographie (
http://neocarto.hypotheses. org/1731) ont été également publiées dans
l’ouvrage coordonné par Amilhat Szary et Giraut (Clochard et Lambert, 2015).
[25
] Pablo Soto, Sergio Moreno, Jose Perez de Lama etc. Voir également leurs
autres projets : GISS (Stream Global Support indépendant, 2005-2007),
Indymedia Détroit (2003-2007), Fadaiat (Tarifa-Tanger, 2004-2005), Emerging
Géographies TCS2, Estrémadure (2007) ou Libertés Plaza, Sevilla (2005-2007).
[26
] k3000 est composé de Helmut Dietrich, Matthew Gaskins, Sophie Goltz, Nana
Heidenreich, Sabine Hess, Sylvia Kafhesy, Serhat Karakayali, Astrid Kusser,
Maureen Müller, Efthimia Panagiotidis, Susanna Perin, Peter Spillmann,
Vassilis Tsianos, Michael Vögeli et Marion von Osten.
[27
] lire le rapport
https://content.forensic-architecture.org/wp-content/uploads/2019/06/FO-report.pdf
[28
] Olivier Clochard, « La Méditerranée : dernière frontière avant l’Europe
https://journals.openedition.org/com/862 », Les Cahiers d’Outre-Mer, 222
| 2003, 159-180.
[29
] Moving Beyond Borders est une exposition itinérante produite par
Migreurop et mise en scène par la compagnie Étrange Miroir.
[30
] Terme en arabe maghrébin qui signifie les « brûleurs », celles et ceux
qui « brûlent » les frontières. Ainsi, les « Harragas » désignent les
migrant.e.s qui tentent de franchir la mer Méditerranée depuis les rives du
Maghreb.
[31
] Marie Moreau, Lauriane Houbey, Fabien Fischer, artistes, Sarah Mekdjian
et Anne-Laure Amilhat Szary, géographes, Laetitia Abbas, Alishum Ahmedin,
Ahmedin A., Shamil Astahanov, Nasruddin Gladeema, Karim huseynov, Issa
Ibrahm Hamid, Fiston Massamba, Tatevik Melkonyan, Salomon Paluku, Aboubakar
Souleiman Guelleh, Kanké Tounkara, habitant·es grenoblois·es, en situation
de réfugié·es ou de demandeureuses d’asile.
Le bandeau représente un détail d’une œuvre de Felix Nussbaum , Le réfugié,
1939, huile sur toile, 61 × 76 cm, Musée Felix-Nussbaum-Haus, Osnabrück.
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Cette contribution est une réédition de l’article collectif du même nom
paru en 2016 dans la Revue Européenne des Migrations Internationales [1].
Il peut sembler curieux de republier une réflexion sur les représentations
visuelles « vieille » de presque dix ans, puisque ce monde fort mouvant
change de plus en plus vite, mais les approches réflexives,
épistémologiques et méthodologiques développées ici restent pertinentes
dans un contexte où la représentation figurée de l’information est devenue
omniprésente. Le texte a été adapté, édité, partiellement mis à jour et
augmenté de quelques exemples et de nouvelles cartes et illustrations, par
les auteurices et le collectif Visionscarto. Il explore l’évolution de la
cartographie des migrations internationales depuis le début des années 1990.
Après un bref rappel des évolutions de la cartographie des flux migratoires
depuis ses origines au XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, les auteurices
évoquent les principaux défis techniques et épistémologiques que les cartes
de flux ou représentant des itinéraires ne cessent de poser, et présentent
de nouvelles formes cartographiques, ayant émergé depuis le début des
années 2000, dans les domaines croisés de la science, de l’art et du
militantisme.
https://www.visionscarto.net/cartographier-les-mouvements-migratoires