[Jungles] Elsa Faucillon : « La militarisation de la frontière représente une mise en danger des exilés »

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-4-12 17:37

———- Forwarded message ———

De : Maël Galisson

https://www.mediapart.fr/journal/international/250326/elsa-faucillon-la-militarisation-de-la-frontiere-represente-une-mise-en-danger-des-exiles

Elsa Faucillon : « La militarisation de la frontière représente une mise en

danger des exilés »

*En février, des auditions ont débuté à l’Assemblée nationale dans le cadre

d’une commission d’enquête sur les accords du Touquet, afin d’entendre les

différents acteurs impliqués à la frontière franco-britannique et les

décideurs politiques. Entretien avec la députée qui en est à l’initiative.*

Nejma Brahim https://www.mediapart.fr/biographie/nejma-brahim mars 2026

C’est un sujet qui mérite d’être mis en lumière, estime Elsa Faucillon, à

l’heure où les questions migratoires sont souvent instrumentalisées dans le

débat politique tout en invisibilisant les principaux concernés : celles et

ceux qui tentent, depuis le Calaisis ou le Dunkerquois, de traverser la

Manche pour gagner le Royaume-Uni. Cela à bord de canots pneumatiques, dans

un contexte où le Royaume-Uni a « externalisé » la gestion de sa frontière

à la France, contre des centaines de millions d’euros.

L’idée d’une commission d’enquête

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/organes/autres-commissions/commissions-enquete/ce-accords-touquet

sur les accords dits « du Touquet » a germé en 2025, pour examiner les

conséquences sur l’action publique et le respect des libertés et des droits

fondamentaux des personnes migrantes sur le littoral nord.

Alors que des chercheurs britanniques, accompagnés de Border Forensics (qui

mène des investigations poussées sur des cas de violences ou de morts aux

frontières avec l’aide de cartographes), viennent d’arriver à la conclusion

que *« la politique de lutte contre les traversées en small boats tue »*,

la députée communiste Elsa Faucillon dit justement tenter de *« remonter la

chaîne de responsabilités »*. *« L**’efficacité au regard des objectifs

avancés doit être interrogée : malgré la militarisation **et **tous les

moyens déployés, les traversées se poursuivent »*, souligne-t-elle. Et, *in

fine*, *« **les *conditions de passage sont rendues plus dangereuses ».

*« Mediapart » : Pourquoi avoir lancé une commission d’enquête sur ce

sujet ?*

Elsa Faucillon : L’idée m’est venue après plusieurs visites de terrain à

Calais et à Dunkerque, depuis que j’ai été élue députée en 2017. C’est un

sujet que j’ai documenté au fur et à mesure, pour lequel il y a une part

d’émotion bien sûr, devant la misère humaine, la précarité et les drames

qui se jouent, mais pour lequel il y a aussi des préoccupations d’ordre

plus politique.

[image: Illustration 1]

La députée Elsa Faucillon, à Paris, le 15 février 2025. © Photo Eliot

Blondet / Abaca

En tant que députée, j’ai observé une succession d’accords, en plus de

l’accord du Touquet qui a marqué une étape importante, qui échappaient

totalement au contrôle démocratique du Parlement. Ils posent pourtant de

grandes questions – sur les frontières, la souveraineté, les politiques

migratoires ou les droits fondamentaux. Il fallait donc absolument que le

Parlement reprenne la main. La commission d’enquête était aussi attendue

par de nombreux acteurs de la société civile.

En 2025, j’ai donc déposé une proposition de résolution. Il y a eu ensuite

tout un chemin, je dirais même une bataille au vu du paysage politique

actuel. C’est le droit de tirage

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/organes/autres-commissions/commissions-enquete?statut=termine&limit=12

de mon groupe parlementaire

https://www2.assemblee-nationale.fr/17/les-groupes-politiques/gauche-democrate-et-republicaine

qui a permis de faire avancer le texte.

Si les questions migratoires sont très présentes dans le débat politique,

il est compliqué d’avoir de la transparence sur les chiffres et sur la

conduite des politiques publiques qui, sans évaluation, tendent vers un

prisme de plus en plus sécuritaire. Le dernier accord signé entre la France

et le Royaume-Uni le démontre bien : il est impossible d’en obtenir un

bilan et personne n’est consulté en dehors du ministère de l’intérieur.

Depuis le démantèlement de la jungle de Calais

https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/calais-au-centre-de-la-crise-migratoire,

les personnes à la frontière sont invisibilisées, car elles sont dans

l’errance. L’objectif de la commission est aussi de les réhumaniser et de

remettre le sujet au cœur du débat.

Il n’y a pas grand monde pour défendre ou expliquer les résultats des

politiques menées à cette frontière.

Qui a déjà été auditionné depuis son lancement en février ?

Des associations mandatées ou non par l’État, la maire de Calais Natacha

Bouchart, le journaliste Maël Galisson, des chercheurs, des économistes et

des juristes, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), la Direction

générale des étrangers en France (DGEF), l’ambassadeur chargé des

migrations Cyrille Baumgartner… Nous voudrions également interroger le

ministre de l’intérieur en poste et son prédécesseur Bruno Retailleau, le

ministère de l’économie pour les chiffres, les préfets concernés dans la

région, mais aussi les sauveteurs de la SNSM https://www.snsm.org, les

agents du Cross du Cap Gris-Nez *[centre régional opérationnel de

surveillance et de sauvetage – ndlr]*, des personnes exilées passées par

là-bas.

Nous avons programmé un déplacement à Calais et Dunkerque, avec la

commission, les 15 et 16 avril. Cela permettra de visiter des campements,

l’accueil de jour, le CRA [centre de rétention administrative – ndlr] de

Coquelles ou encore le centre d’accueil et d’examen des situations (CAES).

En réalité, le sujet est si vaste que les six mois d’enquête ne seront pas

de trop. Et nous voyons bien qu’il n’y a pas grand monde pour défendre ou

expliquer les résultats des politiques menées à cette frontière.

L’efficacité au regard des objectifs avancés doit être interrogée : malgré

la militarisation et tous les moyens déployés, les traversées se

poursuivent.

Avec les conséquences que l’on connaît…

Oui. Comme partout dans le monde, à chaque fois que l’on renforce des

politiques de militarisation, que l’on met davantage de barbelés et de

forces de sécurité sur le terrain pour empêcher les départs ou harceler les

exilé·es, les conditions de passage sont rendues plus dangereuses

https://www.mediapart.fr/journal/france/241123/dans-la-manche-les-coulisses-terrifiantes-du-sauvetage-des-migrants.

Il y a plus d’errance et de misère, et le terrain est largement laissé aux

réseaux criminels. Cette militarisation représente concrètement une mise en

danger des exilé·es.

*Une enquête menée par des chercheurs britanniques et de Border Forensics

pointe la responsabilité de la France et du Royaume-Uni dans les décès à la

frontière : plus les contrôles sont renforcés, plus le risque de décès

augmente, sans mettre fin aux traversées. Cela ressort-il déjà des

auditions que vous menez ?*

Jusque-là, personne ne nie l’augmentation du nombre de morts, ni le chaos,

ni l’errance créés par les politiques mises en place à cette frontière.

Personne ne nie que les personnes continuent de passer, et dans des

conditions encore plus dangereuses. Nous tentons justement de démontrer la

chaîne de responsabilités dans les incidents et décès qui surviennent, mais

aussi dans le quotidien difficile auquel sont confrontées les personnes

exilées.

Certains, côté France, expliquent que c’est le fruit de l’attractivité de

l’Angleterre, jugeant que le monde du travail ou les démarches liées à la

régularisation seraient plus favorables au Royaume-Uni. D’autres

maintiennent que même avec des murs ou des barbelés partout, les personnes

fuyant les dangers ou aspirant à un avenir meilleur chercheront à passer

quoi qu’il arrive. Et plus l’on mettra en place des mesures restrictives,

plus cela créera de la dangerosité. Ces questions sont effectivement au

cœur de la commission d’enquête.