Exister sur la mappemonde Cartographies autochtones Irène Hirt and Caroline Desbiens

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-4-9 11:44

Semer le trouble https://journals.openedition.org/tc/14102

Refuges et pratiques réparatrices

Fragments de lutte

Exister sur la mappemonde

Cartographies autochtones

Irène Hirt and Caroline Desbiens

p. 216-217

https://doi.org/10.4000/tc.14622

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Carte montrant que par-delà la « réserve » de Mashteuiatsh, et en dépit des

déstructurations territoriales engendrées par la colonisation, le jeune

Pekuakamiulnuatsh continue à pratiquer des activités traditionnelles

(chasse, pêche, etc.) sur le territoire ancestral.

© O. Launière / S. Kurtness

Dans *Maps and Dreams *(1981), l’anthropologue Hugh Brody raconte la lutte

de plusieurs Premières Nations de chasseurs, pêcheurs et trappeurs de

Colombie britannique dans les années 1970 contre la construction de

pipelines de gaz et de pétrole. Il y décrit l’une des premières expériences

contemporaines de cartographie en contexte autochtone, réalisée dans le

cadre d’une étude sur les impacts de ce « méga projet » sur les territoires

habités. Au « pipeline dream » de la société majoritaire, les Premiers

Peuples opposaient leurs aspirations à vivre selon leur propre manière

d’être au monde. Les « map biographies », agrégations d’itinéraires de

chasse, pêche et cueillette sur fonds de cartes topographiques, montraient

que leurs territoires, loin d’être « vides », comme le suggèrent les

imaginaires coloniaux, étaient « pleins » : de toponymes, de lieux de

rassemblement ou de sépulture, de sentiers de portage et de routes de

migrations humaines et non humaines.

1La production de cartes pour exister sur la mappemonde et sortir de

l’invisibilité s’est répétée en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique et en

Océanie. Les « peuples autochtones », selon la formulation de

l’Organisation des Nations unies, ont placé ce dispositif au cœur de leur

résistance contre la dépossession et la destruction de leurs territoires et

de leurs ressources par les acteurs étatiques, ceux de l’économie

capitaliste ou les propriétaires privés. Cette production dite

« contre-cartographique » – parce qu’elle consiste à s’approprier les

techniques et le langage cartographiques de l’État pour produire des cartes

alternatives aux représentations dominantes (Peluso 1995) – connaît des

conditions matérielles de réalisation et des succès politiques inégaux dans

le monde. Si cette stratégie a permis de gagner des batailles juridiques,

elle ne reconfigure pas moins les relations coloniales (Wainwright & Bryan

2009), obligeant les peuples concernés à traduire leurs conceptions de

l’espace-temps dans les principes territoriaux de l’État moderne afin de

rendre leurs revendications intelligibles.

2Depuis les années 1990, des cartographes, dont plusieurs sont autochtones,

œuvrent pour décoloniser la cartographie : d’abord, en développant la

conscience critique des communautés quant à l’ambivalence (entre

assimilation et « empowerment ») de cette « technoscience » moderne ;

ensuite, en soulignant que l’acte de représenter et de codifier le savoir

spatial connaît des variations culturelles. Ainsi, dans certaines sociétés

autochtones, l’information géographique est transmise par le récit, le

chant, la danse, les rituels ou le rêve (Johnson et al. 2006). De fait,

dans Maps and dreams (Brody 1981), certains de ces peuples ont recours

aux pratiques oniriques pour prédire la réussite de la chasse. Plus

récemment, la cartographie numérique, multimédia ou en ligne est utilisée

dans une perspective d’autodétermination (usage stratégique d’un type de

savoir en fonction des besoins et du contexte), mais aussi créative : la

vidéo associée à la carte pouvant notamment renforcer la contextualisation

de la parole et de la relation autochtones au territoire.

3Enfin, la cartographie devient objet ou pratique médiatrice des processus

de revitalisation culturelle. La cartographe cheyenne Annita Lucchesi

(2018) a ainsi cherché à représenter les violences coloniales exercées à

l’égard des femmes autochtones, dans un but de justice réparatrice. Les

autrices de ce texte ont quant à elles collaboré, en 2016, à un projet de

cartographie participative de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, au

Québec, dont l’objectif était de favoriser la transmission

intergénérationnelle des savoirs. « Dessine-moi ton Nitassinan » (nom donné

par les Pekuakamiulnuatsh à leur territoire ancestral), telle était la

consigne donnée à des adolescents ilnu, invités à transposer sur des cartes

mentales leurs pratiques et représentations du territoire.

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Brody, H. 2002 [1981] *Maps and Dreams. Indians and the British Columbia

Frontier*. Londres : Faber & Faber.

DOI : 10.1353/man.2013.0029 http://dx.doi.org/10.1353/man.2013.0029

Johnson, J. T., Louis, R. L. & A. Pramono 2005 « Facing the future.

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An International E-Journal for Critical Geographies *4 (1) : 80-98.

Lucchesi, A. H. 2018 « ‘Indians don’t make maps’. Indigenous cartographic

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DOI : 10.17953/aicrj.42.3.lucchesi

http://dx.doi.org/10.17953/aicrj.42.3.lucchesi

Peluso, N. L. 1995 « Whose woods are these ? Counter-mapping forest

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DOI : 10.1111/j.1467-8330.1995.tb00286.x

http://dx.doi.org/10.1111/j.1467-8330.1995.tb00286.x

Wainwright, J. & J. Bryan 2009 « Cartography, territory, property.

Postcolonial reflections on indigenous counter-mapping in Nicaragua and

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Caption Carte montrant que par-delà la « réserve » de Mashteuiatsh, et en

dépit des déstructurations territoriales engendrées par la colonisation, le

jeune Pekuakamiulnuatsh continue à pratiquer des activités traditionnelles

(chasse, pêche, etc.) sur le territoire ancestral.

Credits © O. Launière / S. Kurtness

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ReferencesBibliographical reference

Irène Hirt and Caroline Desbiens, “Exister sur la mappemonde”, *Techniques

& Culture*, 74 | 2020, 216-217.

Electronic reference

Irène Hirt and Caroline Desbiens, “Exister sur la mappemonde”, *Techniques

& Culture* [Online], 74 | 2020, Online since 02 January 2023, connection on 09

April 2026. URL: http://journals.openedition.org/tc/14622; DOI:

https://doi.org/10.4000/tc.14622

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This article is cited by

(2025) L’espace vécu sur Tshitassinu. Revue d’études autochtones, 53.

DOI: 10.7202/1116505ar https://dx.doi.org/10.7202/1116505ar

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About the authorsIrène Hirt https://journals.openedition.org/tc/14627

Irène Hirt est professeure de géographie à l’université de Genève. Elle

s’intéresse aux processus de réappropriation du territoire par les peuples

autochtones dans les deux Amériques, en particulier à la mobilisation de la

cartographie par ces derniers.

Caroline Desbiens https://journals.openedition.org/tc/14632

Caroline Desbiens est professeure de géographie à l’université Laval,

titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Patrimoine et tourisme

autochtones. Ses recherches actuelles portent sur la mémoire et le sens des

lieux, et la mise en valeur des patrimoines autochtones, notamment à

travers les dynamiques de revitalisation liées au tourisme.

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