Semer le trouble https://journals.openedition.org/tc/14102
Refuges et pratiques réparatrices
Fragments de lutte
Exister sur la mappemonde
Cartographies autochtones
Irène Hirt and Caroline Desbiens
p. 216-217
https://doi.org/10.4000/tc.14622
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Carte montrant que par-delà la « réserve » de Mashteuiatsh, et en dépit des
déstructurations territoriales engendrées par la colonisation, le jeune
Pekuakamiulnuatsh continue à pratiquer des activités traditionnelles
(chasse, pêche, etc.) sur le territoire ancestral.
© O. Launière / S. Kurtness
Dans *Maps and Dreams *(1981), l’anthropologue Hugh Brody raconte la lutte
de plusieurs Premières Nations de chasseurs, pêcheurs et trappeurs de
Colombie britannique dans les années 1970 contre la construction de
pipelines de gaz et de pétrole. Il y décrit l’une des premières expériences
contemporaines de cartographie en contexte autochtone, réalisée dans le
cadre d’une étude sur les impacts de ce « méga projet » sur les territoires
habités. Au « pipeline dream » de la société majoritaire, les Premiers
Peuples opposaient leurs aspirations à vivre selon leur propre manière
d’être au monde. Les « map biographies », agrégations d’itinéraires de
chasse, pêche et cueillette sur fonds de cartes topographiques, montraient
que leurs territoires, loin d’être « vides », comme le suggèrent les
imaginaires coloniaux, étaient « pleins » : de toponymes, de lieux de
rassemblement ou de sépulture, de sentiers de portage et de routes de
migrations humaines et non humaines.
1La production de cartes pour exister sur la mappemonde et sortir de
l’invisibilité s’est répétée en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique et en
Océanie. Les « peuples autochtones », selon la formulation de
l’Organisation des Nations unies, ont placé ce dispositif au cœur de leur
résistance contre la dépossession et la destruction de leurs territoires et
de leurs ressources par les acteurs étatiques, ceux de l’économie
capitaliste ou les propriétaires privés. Cette production dite
« contre-cartographique » – parce qu’elle consiste à s’approprier les
techniques et le langage cartographiques de l’État pour produire des cartes
alternatives aux représentations dominantes (Peluso 1995) – connaît des
conditions matérielles de réalisation et des succès politiques inégaux dans
le monde. Si cette stratégie a permis de gagner des batailles juridiques,
elle ne reconfigure pas moins les relations coloniales (Wainwright & Bryan
2009), obligeant les peuples concernés à traduire leurs conceptions de
l’espace-temps dans les principes territoriaux de l’État moderne afin de
rendre leurs revendications intelligibles.
2Depuis les années 1990, des cartographes, dont plusieurs sont autochtones,
œuvrent pour décoloniser la cartographie : d’abord, en développant la
conscience critique des communautés quant à l’ambivalence (entre
assimilation et « empowerment ») de cette « technoscience » moderne ;
ensuite, en soulignant que l’acte de représenter et de codifier le savoir
spatial connaît des variations culturelles. Ainsi, dans certaines sociétés
autochtones, l’information géographique est transmise par le récit, le
chant, la danse, les rituels ou le rêve (Johnson et al. 2006). De fait,
dans Maps and dreams (Brody 1981), certains de ces peuples ont recours
aux pratiques oniriques pour prédire la réussite de la chasse. Plus
récemment, la cartographie numérique, multimédia ou en ligne est utilisée
dans une perspective d’autodétermination (usage stratégique d’un type de
savoir en fonction des besoins et du contexte), mais aussi créative : la
vidéo associée à la carte pouvant notamment renforcer la contextualisation
de la parole et de la relation autochtones au territoire.
3Enfin, la cartographie devient objet ou pratique médiatrice des processus
de revitalisation culturelle. La cartographe cheyenne Annita Lucchesi
(2018) a ainsi cherché à représenter les violences coloniales exercées à
l’égard des femmes autochtones, dans un but de justice réparatrice. Les
autrices de ce texte ont quant à elles collaboré, en 2016, à un projet de
cartographie participative de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, au
Québec, dont l’objectif était de favoriser la transmission
intergénérationnelle des savoirs. « Dessine-moi ton Nitassinan » (nom donné
par les Pekuakamiulnuatsh à leur territoire ancestral), telle était la
consigne donnée à des adolescents ilnu, invités à transposer sur des cartes
mentales leurs pratiques et représentations du territoire.
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Brody, H. 2002 [1981] *Maps and Dreams. Indians and the British Columbia
Frontier*. Londres : Faber & Faber.
DOI : 10.1353/man.2013.0029 http://dx.doi.org/10.1353/man.2013.0029
Johnson, J. T., Louis, R. L. & A. Pramono 2005 « Facing the future.
Encouraging critical cartographic literacies in indigenous communities
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An International E-Journal for Critical Geographies *4 (1) : 80-98.
Lucchesi, A. H. 2018 « ‘Indians don’t make maps’. Indigenous cartographic
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DOI : 10.17953/aicrj.42.3.lucchesi
http://dx.doi.org/10.17953/aicrj.42.3.lucchesi
Peluso, N. L. 1995 « Whose woods are these ? Counter-mapping forest
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DOI : 10.1111/j.1467-8330.1995.tb00286.x
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Wainwright, J. & J. Bryan 2009 « Cartography, territory, property.
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Caption Carte montrant que par-delà la « réserve » de Mashteuiatsh, et en
dépit des déstructurations territoriales engendrées par la colonisation, le
jeune Pekuakamiulnuatsh continue à pratiquer des activités traditionnelles
(chasse, pêche, etc.) sur le territoire ancestral.
Credits © O. Launière / S. Kurtness
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ReferencesBibliographical reference
Irène Hirt and Caroline Desbiens, “Exister sur la mappemonde”, *Techniques
& Culture*, 74 | 2020, 216-217.
Electronic reference
Irène Hirt and Caroline Desbiens, “Exister sur la mappemonde”, *Techniques
& Culture* [Online], 74 | 2020, Online since 02 January 2023, connection on 09
April 2026. URL: http://journals.openedition.org/tc/14622; DOI:
https://doi.org/10.4000/tc.14622
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This article is cited by
(2025) L’espace vécu sur Tshitassinu. Revue d’études autochtones, 53.
DOI: 10.7202/1116505ar https://dx.doi.org/10.7202/1116505ar
Top of page https://journals.openedition.org/tc/14622#
About the authorsIrène Hirt https://journals.openedition.org/tc/14627
Irène Hirt est professeure de géographie à l’université de Genève. Elle
s’intéresse aux processus de réappropriation du territoire par les peuples
autochtones dans les deux Amériques, en particulier à la mobilisation de la
cartographie par ces derniers.
Caroline Desbiens https://journals.openedition.org/tc/14632
IDREF : https://idref.fr/179509551
Caroline Desbiens est professeure de géographie à l’université Laval,
titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Patrimoine et tourisme
autochtones. Ses recherches actuelles portent sur la mémoire et le sens des
lieux, et la mise en valeur des patrimoines autochtones, notamment à
travers les dynamiques de revitalisation liées au tourisme.
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