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De : Maël Galisson
lemonde.fr/societe/article/2026/01/26/traversees-de-la-manche-la-defenseure-des-droits-critique-l-emploi-d-armes-pour-empecher-les-departs-de-migrants_6664112_3224.html
Traversées de la Manche : la Défenseure des droits critique l’emploi
d’armes pour empêcher les départs de migrants
recours à des tirs de lanceurs de balles de défense ainsi qu’à des gaz
lacrymogènes et grenades de désencerclement contre des groupes de migrants,
parfois en présence d’enfants, ainsi que l’absence de transparence sur ces
pratiques. *
Par Arthur Carpentier http:///signataires/arthur-carpentier/ et Julia
Pascual http:///signataires/julia-pascual/
[image: Des policiers tentent d’empêcher des personnes d’embarquer sur un
bateau pneumatique pour traverser la Manche, sur la plage de Gravelines
(Nord), le 29 juillet 2025.] <img src=”
alt=“Des policiers tentent d’empêcher des personnes d’embarquer sur un
bateau pneumatique pour traverser la Manche, sur la plage de Gravelines
(Nord), le 29 juillet 2025. “> Des policiers tentent d’empêcher
des personnes d’embarquer sur un bateau pneumatique pour traverser la
Manche, sur la plage de Gravelines (Nord), le 29 juillet 2025. SAMEER
AL-DOUMY/AFP
Près de 42 000 personnes ont traversé la Manche à bord de canots
pneumatiques en 2025, rejoignant l’Angleterre dans le but, pour la plupart,
d’y demander l’asile. Afin de contenir ces départs périlleux, plusieurs
centaines d’effectifs de police et de gendarmerie sont déployés à la
frontière, le long du littoral nord de la France. Ils sont la cible d’une
décision inédite du 17 décembre 2025, dont Le Monde a pris connaissance : la
Défenseure des droits, Claire Hédon
fait un constat sévère sur l’emploi d’armes intermédiaires par les forces
de l’ordre sur les plages.
Saisie depuis 2022 d’une quarantaine de réclamations, émanant pour la
quasi-totalité de l’association d’aide aux migrants Utopia 56, l’autorité
administrative indépendante a pu enquêter sur trente-six situations. Elle
documente, dans les dix-huit pages de sa décision, un manque de
transparence et d’information autour de l’utilisation des lanceurs de balle
de défense (LBD), des grenades lacrymogènes ainsi que des grenades de
désencerclement, et recommande d’« exclure » leur emploi *« dès lors que
l’unique but recherché par les forces de sécurité est d’empêcher des
personnes de monter dans une embarcation »*.
« L’usage d’armes de force intermédiaire met en danger les personnes,
insiste auprès du *Monde *Claire Hédon.
*L’objectif d’empêcher les départs se comprend quant à la dangerosité de la
traversée, et les forces de l’ordre jouent un rôle de protection, mais on
ne peut pas le faire à n’importe quel prix. »*La décision souligne en outre
que l’utilisation d’armes se fait généralement de nuit, vis-à-vis de
groupes mobiles et compacts. Et la Défenseure des droits juge que leur
emploi contrevient aux règles de discernement, de nécessité et de
proportionnalité. Dans trois des onze cas détaillés dans la décision, les
forces de l’ordre usent de leurs armes alors qu’aucune violence n’est
prêtée aux migrants. Ainsi, dans la nuit du 7 au 8 février 2023 à
Gravelines (Nord), des CRS lancent des grenades lacrymogènes uniquement
pour « immobiliser » un bateau déjà à l’eau. De la même manière, le
4 août 2023 à Sangatte (Pas-de-Calais), des policiers emploient des
grenades lacrymogènes pour immobiliser un bateau, alors que des enfants
sont présents sur place. Même dans les cas où les forces de sécurité
invoquent une résistance, par exemple des jets de projectiles, elles*
« n’apportent pas les informations nécessaires pour établir la réalité des
atteintes dont elles se disent victimes »*.
La caméra-piéton toujours éteinte
Selon les services de la Défenseure des droits, aucune plainte n’aurait été
déposée par les fonctionnaires victimes de violences. Sollicités sur ce
point, les parquets de Dunkerque (Nord) et de Boulogne-sur-Mer
(Pas-de-Calais) n’ont pas donné suite.
En revanche, l’association Utopia 56 est à l’origine de plusieurs
signalements de violences en rapport avec des interventions policières.
Celles-ci auraient notamment occasionné une blessure par LBD en 2022, la
perte de connaissance d’une femme en novembre 2024
ou
encore la mort par noyade d’un homme en mars de la même année, dans le
canal de l’Aa
« A partir de 2024, on a vu se multiplier des décès [par noyade ou
étouffement] *lors de départs précipités, dans des bateaux encore plus
surchargés et pas toujours bien montés ou gonflés*, affirme Amélie Moyart,
porte-parole d’Utopia 56.* Il y a eu 78 décès en lien avec des tentatives
de traversée en 2024, et nous faisons le lien avec la présence policière
sur les plages, qui utilise des gaz lacrymogènes à distance et à tout va,
tandis que les gens tentent de monter à tout prix sur les bateaux. »*
La Défenseure des droits n’a pu rassembler que très peu d’éléments
matériels pour son enquête, dans la mesure où, à aucun moment, les
effectifs de police ou de gendarmerie n’ont utilisé leur caméra-piéton.
Selon la justification apportée, ils ont considéré que les images ne
seraient pas exploitables, car les interventions se font de nuit et à
distance. Ces conditions n’ont, en revanche, pas empêché le recours aux
armes. Si les policiers n’ont pas obligation de filmer leurs interventions,
Claire Hédon regrette l’absence de traçabilité et recommande le *«
déclenchement
systématique » *des caméras.
Les effectifs rendent par ailleurs très peu compte de leurs actes. Le
26 avril 2024, par exemple, un équipage de police reconnaît avoir réalisé
dix tirs de LBD et utilisé trente-sept grenades lacrymogènes près de
Gravelines face à un groupe de migrants qui, selon leur récit, jetaient
dans leur direction *« divers projectiles (cailloux, pierres de diverses
tailles, bateau, objets divers) »*. Une seule fiche de traitement relatif
au suivi de l’usage des armes (TSUA) a été établie à l’issue de cette nuit
de vacation. Selon une instruction ministérielle de 2017, les
fonctionnaires doivent pourtant remplir, pour chaque tir de LBD et lancer
de grenade à main de désencerclement, une fiche détaillée indiquant les
circonstances – date, heure, lieu, contexte, position des uns et des autres
–, le nombre de munitions tirées, les éventuelles blessures infligées.
Absence de doctrine d’intervention
Le manque de comptes rendus se répète dans le temps. Le 7 septembre 2023,
au niveau de Sangatte, des policiers interviennent pour empêcher le départ
d’un groupe d’une quarantaine de personnes dont de* « nombreux enfants »*,
selon la fiche de gestion d’événement renseignée à l’issue de
l’intervention. Face à des jets de galets, les policiers réalisent deux
tirs de LBD sans qu’aucune fiche TSUA ne soit renseignée.
Dans la nuit du 24 au 25 janvier 2024, les policiers utilisent trois
grenades de désencerclement et réalisent quatre tirs de LBD, cette fois
face à un groupe d’une soixantaine de personnes sur la plage de Marck
(Pas-de-Calais) qui leur auraient jeté des projectiles. Là encore, aucune
fiche TSUA n’est renseignée.
Régis par d’autres règles, les gendarmes doivent faire un rapport
uniquement lorsque l’utilisation de l’arme génère le décès ou la blessure
d’un tiers. Le 8 avril 2024, alors que des militaires empêchent le départ
d’une embarcation à Oye-Plage (Pas-de-Calais) en faisant usage de quatorze
grenades lacrymogènes, d’une grenade de désencerclement et de huit tirs de
LBD, « aucune fiche n’a été renseignée après cette intervention »,
constate la Défenseure des droits. Cette dernière recommande d’*« instaurer
une obligation de rendre compte par écrit de tout usage d’une arme de force
intermédiaire »*, quelles qu’en soient les conséquences.
Surtout, elle regrette l’absence de doctrine d’intervention. Une seule
instruction de janvier 2022, émanant du préfet du Nord, engage les forces
de l’ordre à *« employer tous les moyens mis à [leur] disposition pour
empêcher le départ de personnes »*, selon des *« modalités
proportionnelles au but à atteindre »*. Une seconde instruction de
février 2022, du directeur zonal de la sécurité publique du Nord, demande
aux fonctionnaires de renoncer à toute intervention* « lorsqu’une
embarcation chargée s’éloigne du rivage, au regard du risque de chavirage,
ainsi que de blessures ». Au regard de « la récurrence des réclamations »
*reçues, Claire Hédon recommande au ministère de l’intérieur d’établir une
doctrine. Sollicité, ce dernier n’a pas donné suite.