Fwd: [Parution] E. Bak & P. Thiollière "Imaginaires et gestes de la mort en cendres"

miladyrenoirmiladyrenoir
2026-1-9 15:04

Imaginaires et gestes de la mort en cendres: une recherche-création pour

explorer la dispersion hors des cimetières et des jardins du souvenir

Eléonore Bak and Pascaline Thiollière

pascaline.thiolliere@grenoble.archi.fr

Résumé

In this article, based on an ongoing research-creation project, we take a

look at practices that are emerging outside the traditional funeral

framework : the scattering of human ashes in “natural” spaces not set aside

to accommodate human remains. Because these practices invoke questions of

space, gesture, communication and symbolism, and touch on intimate and

creative dimensions of the experiences of the bereaved in new environments

and situations, we need to rely on open and receptive methods of

investigation, collection and analysis in order to identify and study these

new developments. We present an experimental method combining the artistic

and scientific practices, developed in several complementary stages.

Firstly, a collection of micro-narratives of experiences of dispersal,

gathered anonymously via an online form that is still open to this day,

which will give us access to people’s subjective perceptions and

reflections, and allow us to explore what is currently being done and

thought within individual and family contexts. An initial classification by

theme has been proposed, categorizing the range of ways we have of dealing

with the dead, and questioning what these ways say about loss and absence,

but also about our capacity to reinvent the practice of mourning. Secondly,

workshops sessions in which we re-enacted a number of these collected

micro-narratives in order to articulate perceptions that had been passed

over in silence in the micro-narratives themselves and reflect on the ways

these practices are shared in vivo. While the ultimate aim of this

ongoing research-creation project is to add to the body of scientific

knowledge around death and ashes (practices, imaginaries, gestures, impact

on design, site management, public policy, citizenship, etc.), to achieve

this, it aims to use creative methods of collection and analysis, that can

best reveal the full breadth of these experiences. In this article, we

share some of the initial methodological and scientific results of these

exploratory approaches.

How to cite.

Bak, E. and Thiollière, P.: Imaginaires et gestes de la mort en cendres:

une recherche-création pour explorer la dispersion hors des cimetières et

des jardins du souvenir, Geogr. Helv., 81, 35–50,

https://doi.org/10.5194/gh-81-35-2026, 2026.

Received: 23 May 2024 – Revised: 14 Mar 2025 – Accepted: 19 Mar 2025 –

Published:

06 Jan 2026

1 Introduction : pourquoi enquêter sur les gestes et les imaginaires de la

mort en cendres ?

1.1 Contexte de la recherche-création

Cet article retrace une démarche de recherche-création à travers laquelle

nous tentons de mieux comprendre ce qui se joue dans le rapport des vivant ⋅

es aux mort ⋅ es crématisé ⋅ es lorsque leurs cendres sont disposées en

dehors des cimetières et jardins du souvenir. Les pratiques de dispersion

*«*en pleine nature» sont émergentes et semblent être en constante

augmentation en France. Les sondages sur les souhaits personnels de

destination de son propre corps en cendres témoignent de cet engouement,

avec la moitié de celles et ceux qui choisissent la crémation qui

opteraient pour une dispersion, dont 70 % dans la nature (incluant les

milieux liquides et la montagne) (Source : Les Français et les obsèques,

CSNAF-CRÉDOC, 2014, 2019, 2024). Or, elles ne sont à l’heure actuelle que

très peu documentées. Cet angle mort des études sur la mort s’explique en

grande partie par le fait que ces pratiques se laissent difficilement

investiguer : elles n’ont ni lieux assignés où les observer, ni traces

tangibles dans l’espace géographique ou les registres administratifs, car

leur déclaration – pourtant requise depuis la loi de 2008 sur le statut des

cendres – n’est souvent pas réalisée ou de manière trop imprécise. Il nous

semble que dans cette échappée des mort ⋅ es aux lieux qui leur sont

traditionnellement destinés, se joue un acte d’émancipation caractéristique

d’une ontologie des cendres mais aussi plus largement d’une évolution

contemporaine des cultures funéraires.

Le sujet nous paraît d’autant plus d’actualité depuis la pandémie de

Covid-19, où le sursaut exceptionnel du nombre de décès a révélé à nouveau

frais le problème de saturation aiguë de nombreux cimetières urbains et la

nécessité de mieux préparer la place des mort ⋅ es à l’aune des

catastrophes climatiques et sanitaires encore à prévoir. Cette crise, qui

nous a quotidiennement confronté ⋅ es à la mort, semble aussi avoir

accéléré les tendances préexistantes à l’écologisation du funéraire,

rendant par exemple aujourd’hui recevable le plaidoyer pour l’humusation ou

la terramation porté par la coopérative *Humusation *et l’association

Humosapiens (https://www.humusation.org, la date du dernier accès : 24

avril 2025, https://humosapiens.fr, la date du dernier accès : 24 avril

2025), pratique déjà légalisée aux États-Unis depuis 20191

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn1 et en

Allemagne sous forme expérimentale depuis 2023 (https://www.meine-erde.de,

la date du dernier accès : 24 avril 2025).

L’essor de la crémation en France, plus tardif qu’en Suisse ou en Europe du

Nord, est constant depuis le milieu des années 1980, prenant environ un

point par an pour atteindre en 2024 une moyenne nationale de 42 % (

https://www.resonance-funeraire.com/magazine/dossiers/44-dossiers/6905-la-cremation-en-france-evolutions-et-perspectives.html,

la date du dernier accès : 24 avril 2025) et dépassant les 50 % des choix

de funérailles dans les grandes métropoles. Avec la loi 2008–1350 qui

instaure aux cendres le même statut légal que le corps, les rendant ainsi

indivisibles et inappropriables dans un espace privé, et qui oblige les

communes françaises de plus de 2000 habitants à disposer d’un espace

cinéraire, des dispositifs pour conserver (columbariums, cavurnes) ou

disperser les cendres (puits ou pelouse de dispersion) émergent au coup par

coup, dans les interstices disponibles des cimetières. Les images que ces

dispositifs véhiculent sont fréquemment associées à des images de «

cendriers» collectifs ou de boîtes aux lettres d’immeuble, de lieux

souffrant d’absence de traces ou inhospitaliers au recueillement, et

s’avèrent souvent limités, décevants, inaptes à porter et à incarner la

symbolique de la dernière demeure ou celle d’un passage digne. Nous ne

reviendrons pas sur cette culture cinéraire française défaillante déjà

exposée par ailleurs (Urbain, 2005; Le Guay, 2012; Hintermeyer, 2013;

Memmi, 2015; Thiollière, 2016), mais tenterons d’atteindre les gestes qui

se jouent de manière inaperçue et souvent improvisée dans des lieux sans

dispositifs ni disposition particulière pour les accueillir. À travers des

pratiques insoupçonnées et foncièrement créatives de dispersion dans les

espaces naturels non aménagés, de nouveaux processus de ritualisation, de

communication et d’interprétation profondément situés s’esquissent et il

nous semble urgent de mieux les analyser.

Les mouvements de personnalisation des funérailles (Hanus, 1998; Baudry,

1999; Julier-Costes, 2018; Molinié, 2024) et d’intimisation de la mort

(Déchaux, 2000) ont été dans la focale des études sur la mort depuis le

tournant du siècle, compris dans une tendance plus générale

d’individualisation des sociétés industrielles et sécularisées modernes.

Ces tendances reflètent une émancipation par rapport à des normes et

rituels institués par les traditions religieuses et culturelles, et ainsi

l’émergence d’une éthique de l’attention à chaque personne dans sa

singularité, qui présentifie dans les cimetières les vies une à une

(Guidée, 2020), dans un souci d’égalité. Cette volonté d’émancipation se

traduit dans les cimetières des sociétés marchandes paradoxalement par une

forme de standardisation. Une émancipation plus profonde cherche des voies

en sortant les morts hors de tout cadre dédié, dans la dispersion et

l’entremêlement aux éléments naturels. Il nous semble intéressant de

comprendre plus précisément à quels besoins ces pratiques répondent et

comment elles donnent lieu à des gestes et rituels personnaliséstout en se

rapprochant de formes universelles de ritualité funéraire qui réinscrivent

les morts dans les cycles de la vie.

La littérature anglophone fournit un certain nombre de données

intéressantes sur ce type de pratiques (Prendergast et al., 2006; Light et

al., 2023; Rumble et al., 2014; Stock and Dennis, 2023, Hockey et al.,

2007) mais elles sont situées dans un contexte plus libéral, en particulier

au Royaume-Uni, où la législation interdisant les reprises de concessions a

conduit à l’émergence précoce d’alternatives aux cimetières comme les *Natural

Burial Grounds* portées le *Natural Death Center *dès les années 1990. En

outre, si certains apports de cette littérature ont pu trouver des

résonances dans le cours de notre enquête, ils ne nous permettent pas

d’aller sonder au-delà des discours, ce que ces pratiques déposent dans

notre imaginaire, notre relation intime à la mort et aux morts, nos

géographies de la perte et du deuil.

1.2 L’imaginaire comme liant entre les gestes et les discours

Libérés non seulement des normes culturelles mais aussi des cadres

matériels des lieux institués, ces nouveaux territoires du deuil et de la

relation aux mort ⋅ es invitent d’autres gestes, d’autres activités et

d’autres manières de se relier aux mort ⋅ es, mais aussi de communiquer et

d’interpréter la mort. C’est finalement l’imaginaire à l’œuvre dans ces

pratiques émergentes que nous souhaitons explorer pour mieux lire comment

s’y déversent et s’y nourrissent des valeurs et motivations en mutation aux

niveaux individuel, social et anthropologique. L’imaginaire est un allié

pour penser la mort comme pour panser le deuil (Souffron, 2015).

Poursuivant les éclairages de Gilbert Durand ou Maurice Godelier sur

l’imaginaire, Henry Torgue conçoit l’imaginé comme un

sentir/vivre/percevoir/agir/projeter/penser. Pour parler de l’imaginaire à

l’œuvre, il utilise le mot *«*trajet» (Torgue, 2012). Chaque fois unique

et lié à des moments, des situations et des destins singuliers, ce trajet

dépend à la fois de nos prédispositions perceptives et au poids que nous

donnons aux objets perçus. Ces derniers engendrent une hiérarchisation, qui

influence non seulement la façon dont ces objets retiennent notre

attention, mais aussi la manière dont ils séjournent et progressent dans

notre mémoire. L’image change ainsi de rôle et de statut. Elle peut dominer

seule ou apparaître sous forme d’associations. Elle peut être sentie; elle

peut accompagner le ressenti; elle peut être ni sentie, ni ressentie; elle

peut être une référence culturelle sans apparaître. Elle peut être de

première, de moindre ou d’aucune importance. L’imaginé dans ce sens peut

être plus ou moins imagé, voire complètement non imagé (Bak, 2016). Ce

processus est plus ou moins net, plus ou moins formant, plus ou moins

pertinent ou conscient, mais il est toujours en évolution et en

transformation – Gaston Bachelard le dit *«*déformant» (Bachelard, 1943,

p. 7). Comme il est impossible de vérifier toutes ces fluctuations, cela

rend leur généralisation impossible.

Si l’imaginaire est difficile à atteindre parce qu’il n’existe que dans

l’imagination propre d’une personne, il produit malgré tout quelque chose

dans le réel, un réel nourricier qu’il habite, construit et transforme.

L’imaginaire se dépose et s’inscrit tout autant dans le langage (nous y

incluons le langage du corps, des manières de se mouvoir, de s’exprimer et

d’émouvoir, des manières de faire acte symbolique par exemple), les

aménagements, les constructions et les séjours, et s’en nourrit (Bak,

2016). Il se verse dans le collectif et c’est peut-être par là qu’il

parvient à enrichir le commun et à renouveler les coutumes. C’est par là

que nous tenterons de le vérifier. Pour nous, il habite et construit un *«*lieu

rare», peut-être compliqué, parce qu’à la fois réel, virtuel et toujours

plus actuel. Ce lieu incarne le vivre ensemble intime des gestes et des

ambiances, l’endroit où les mort ⋅ es et les vivant ⋅ es se rencontrent, où

les mort ⋅ es *«*insistent et vous empêchent de dormir ou de prendre des

décisions trop rapides à leur égard» (Despret, 2023), l’endroit où les

langages se réinventent. Nous pensons que ce lieu est capable d’hospitalité

et que nous pouvons le partager et le transmettre.

2 Comment procéder pour déplier ces imaginaires ?

Notre approche et nos deux profils à la fois artistiques et scientifiques,

ancrés dans le champ transdisciplinaire des ambiances et atmosphères, nous

ont dirigées vers des méthodologies exploratoires empruntant aux sciences

humaines et sociales comme aux arts. Partant des expériences sensibles

issues de ces pratiques et du rôle du corps comme première médiation de

l’imaginaire, notre approche s’apparente à la géographie de l’affect, des

atmosphères et aux théories non-représentationnelles (Anderson, 2009;

Böhme, 2013). Cet article vise à présenter plus spécifiquement les outils

et méthodes élaborées à tâtons qui nous ont permis, dans une enquête encore

en cours, de déplier de manière plus fine les sensibilités, les

configurations matérielles et sensibles, les consolations et les

résistances en jeu dans ces pratiques.

Pour accéder à ces vécus intimes et peu partagés, nous avons eu recours à

deux outils complémentaires : l’un pour recueillir une diversité la plus

large possible de situations, l’autre pour les ouvrir et les rejouer pour y

révéler les agentivités enchevêtrées. Un recueil de micro-récits en ligne

via un formulaire (https://framaforms.org/nos-morts-disperses-1678793226,

la date du dernier accès : 24 avril 2025) nous a dans un premier temps

permis de rassembler une diversité de gestes, de lieux, de situations de

deuil, mais aussi de manières de mettre en récit des expériences toutes

singulières. Ces singularités sont à la fois revendiquées et craintes par

les endeuillé ⋅ es qui redoutent souvent leur illégalité, et surtout peu

partagées parce qu’elles appartiennent au domaine privé. La diffusion de

notre formulaire via certain ⋅ es professionnel ⋅ les (Pompes Funèbres,

Fédération des Crématistes) et nos réseaux personnels a été accueillie avec

enthousiasme et montre un désir de partager ces expériences plus largement.

Nous avons recueilli depuis sa diffusion au printemps 2023 une quarantaine

de réponses aux cinq questions qui le composent :

1.

Vous avez assisté à une dispersion comme témoin ou activateur ⋅ trice.

Quels souvenirs en gardez-vous ? (Vous souvenez-vous de son déroulé, du

temps qu’il faisait, de la disposition des participants, des éléments

marquants du paysage ou de l’environnement proche, d’un événement qui a pu

perturber ou faciliter la dispersion, des actes et gestes particuliers

effectués individuellement et/ou collectivement autour de la dispersion ?)

Décrivez ici vos souvenirs de cette expérience.

2.

Où précisément et quand s’est déroulée la dispersion ?

3.

Le choix du lieu de la dispersion était-il issu des vœux du défunt ou de

proches et a-t-il généré des conflits ?

4.

Comment vous a-t-il semblé correspondre à la personne défunte ? Quelle

était votre relation au défunt dont les cendres ont été dispersés ?

5.

Comment entretenez-vous aujourd’hui la relation à ce défunt ?

En insistant particulièrement sur la dimension sensible, le souvenir

ambiantal, la relation aux défunt ⋅ es et la manière dont cela s’était

passé, nous espérions replonger nos témoins dans l’expérience intime de la

dispersion des cendres d’un ⋅ e proche. À partir de ce matériau brut, nous

avons d’abord procédé à une première analyse thématique. Les réponses sont

parfois détaillées mais souvent très succinctes et réclament de notre part

d’inventer une manière d’exprimer ce qui pouvait rester implicite ou passé

sous silence. En enquêtant sur les imaginaires de la mort en cendres, nous

devons être inventifs ⋅ ves face à la difficulté ou la quasi impossibilité

d’accéder à la vérité de celles et ceux qui imaginent.

Le recueil de textes s’élève aujourd’hui à une quarantaine de témoignages,

qui se présentent sous forme de micro-récits. Bien que ces textes ne

rentrent pas dans la littérature, ils acquièrent un statut spécial que nous

qualifierions même de double statut du fait que d’une part, l’intime trouve

ici un moyen d’exprimer les symboliques personnelles, les causeries et

d’autres actions post mortem, les trébuchements, le désordre, la râture,

l’inquiétude, le bien et le mal-être et d’autres émotions encore,

ordinairement mis dans un journal intime; d’autre part, ce privé et cet

intime s’adressent aux sciences car les récits sont d’entrée de jeu

destinés à servir l’analyse. Les témoignages relèvent aussi de cette

conscience. L’engagement contributif de la part de nos témoins en faveur de

la vérité secrète du deuil nécessite pourtant que nous observions une

extrême vigilance quant à la visibilité, la représentativité et la justesse

interprétative de cette vérité. Nous cherchons à y répondre par une méthode

double :

1.

La thématisation du corpus des textes à des fins d’analyse.

Afin que le corpus de textes puisse servir de laboratoire, nous avons

décidé de rassembler des descriptions corrélatives à une même thématique.

En sériant ainsi les informations, nous avons pu opérer un classement des

descriptions qui permet de dégager l’intégralité des relations

spatio-temporelles, culturelles et sociales , mais aussi de faire

l’inventaire d’un ensemble d’éléments, ambiances, gestes et objets

constitutifs du deuil actuel, ainsi que de voir même éclore quelques

situations problématiques et riches de figures elles aussi problématiques,

parce que dérangeantes, perturbatrices, originales ou symboliquement fortes.

Nous y trouvons des *«*sentirs» de l’expérience de dispersion comme

activité mémorielle, activité physique et perceptive à la fois éprouvante

et vivifiante. Nous y notons la forte disponibilité et l’ouverture à

l’expérience, la forte sensibilité visuelle, tactile, une envie de laisser

jouer ensemble les sensibilités individuelles et un désir collectif

d’orchestration de l’ultime rencontre. Si ces témoignages sont précisément

les lieux où l’on voit apparaître quelques aliénations perceptives et

culturelles, ils sont aussi et quasi en même temps des lieux où l’on s’en

libère (nous pensons ici à l’apparition du rire, par exemple).

2.

*La réinterprétation collective des ambiances et chorégraphies du deuil*2

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn2.

Bien que nous essayions de dire et/ou de décrire par le texte un maximum

de choses sur nos sentiments, motivations, déceptions, l’expérience des

micro-récits est plus riche. Nous avons voulu savoir comment extraire des

dimensions sensibles, des dimensions débordant même les intentions

conscientes des énonciateurs ⋅ trices. Nous pensons aux symboliques

toutes personnelles, aux expressions performatives, tels les trébuchements,

les hésitations, les tremblements, les pannes, souvent assez timidement

décrites. Nous souhaitons non pas nous intéresser à ce que l’on appelle le

langage intérieur, mais faire appel à ses *«*inquiétudes», et nous les

comprenons à la fois comme des états pénibles, d’incertitude et de

souffrance et des moments de mise en action et en marche, des moments

laboratoire de nouvelles perceptions et de lecture d’un nouveau positif de

la séparation. Ces moments de réinterprétation des témoignages nous

permettent d’expérimenter et de voir émerger des choses et des mouvements

qui débordent et échappent à l’analyse du texte par le texte. Ils mettent

en lumière des choses plus *«*archaïques», et aident à restaurer

l’importance de tout ce que nous n’utilisons pas de manière consciente, les

*«*gestes mineurs» qui passent inaperçus mais transforment le champ

des relations (Manning, 2019, p. 10), les gestes manqués, les gestes ratés,

mais aussi les *«*hypergestes*»*3

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn3 dont

découlent des déclinaisons de gestes permettant d’accorder les êtres et les

milieux, et qui s’inventent dans les dispersions hors des cimetières. Dans

le refaire et regarder faire de tous ces gestes, nous cherchons des

manières d’atteindre ce qui se joue au-delà et en deçà de l’échelle

individuelle. Nous proposons plusieurs formes d’ateliers et de workshops

(centrés sur la matérialité de la cendre, les gestes et chorégraphies de la

dispersion, ou encore la mise en commun de nos pertes) dans différents

cadres (journée nationale des cimetières tous publics, colloque

scientifique, en interne dans le groupe de recherche avec des invité ⋅

es spécifiques).

Nous relaterons ici un temps de workshop dédié à des interprétations

chorégraphiques muettes des micro-récits, où des expérimentateurs ⋅ trices

rejouaient certaines scènes décrites pendant que d’autres participant ⋅ es

les observaient, avec un regard distant et/ou en s’y sentant impliqué ⋅ es.

Nous cherchons ainsi à préciser les contours d’imaginaires partagés de la

mort en cendres en faisant nous-mêmes acte d’imagination, en créant,

combinant, remémorant nos expériences singulières par la médiation du

corps, pour en extraire de nouveaux matériaux d’analyse.

Par cette méthode, qui est à ce jour davantage qualitative que

quantitative, il s’agira d’une part de nous comprendre comme des êtres

concernés par et impliqués dans l’expérience, et d’autre part de mieux

cerner le vivre ensemble intime des imaginaires et sensibilités actuels.

Nous comprenons ce vivre ensemble comme une activité discrète, néanmoins

forte, consolante, créatrice, comme une preuve tangible de notre

entendement.

Il s’agira d’autre part de produire et de rendre accessible un corpus

d’étude premier (natif) et original; d’introduire et de tester une méthode

expérimentale qui nous permet de nous ouvrir à des imaginaires en cours et

d’en extraire des informations sensibles, mais aussi des pistes de travail

authentiques, positives. Ces éléments nous permettront ensuite d’envisager

la conception d’un *«*kit de deuil» à l’usage des individus comme des

professionnel ⋅ les du funéraire et des collectivités, offrant des pistes

d’action pour faire avec le corps en cendres et contrecarrer une tendance à

la banalisation d’un geste pourtant peu banal, celui de disperser un corps.

Ce kit consisterait en un ensemble d’éléments ouverts/inachevés, dont des

témoignages écrits et autres mises en commun, des protocoles d’actions à

recomposer, des objets intermédiaires de transmission et de communication,

permettant de reconnecter avec des gestes vécus, de les réfléchir et les

mémoriser, afin non seulement de mieux se préparer à la dispersion dans la

nature et d’ouvrir des pistes pour appréhender et singulariser ce deuil

dans la durée, mais aussi pour mieux appréhender et travailler d’autres

formes de perte.

3 Récits ordinaires de la dispersion

Après avoir rassemblé tous les micro-récits obtenus en ligne 4

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn4, nous avons

cherché à visibiliser les préoccupations de nos témoins à travers un

premier classement thématique : *Les relations aux lieux, à la nature, à la

matière même des cendres; les relations spatio-temporelles; la présence des

morts en cendres; la dernière demeure; l’ultime repas; les transitions

culturelles; les démarches originales et les actions artistiques; la

gestion des conflits; le choix de la clandestinité; le temps du deuil ou

l’art de faire durer.*

Cette organisation devait nous permettre de mesurer les actions et

perceptions en leurs *«*épaisseurs collectives». Nous espérions pouvoir

évaluer l’importance de certains thèmes, leur fréquence d’apparition et la

constance avec laquelle ils étaient traités non par un seul mais par

plusieurs individus. Nous espérions aussi pouvoir évaluer la manière dont

ces thèmes étaient nourris, puis amenés et détaillés (les nuances dans les

descriptions, les similitudes ou écarts dans les expériences, les

variations dans le vivre, ressentir et percevoir d’une cérémonie, d’un

lieu, d’un environnement, d’une ambiance comparables). Elle devait

également nous permettre d’identifier des nouveautés et des originalités et

de voir émerger des évènements singuliers ou encore de comprendre les

expérimentations en leurs articulations (rapports gestes/milieux) et en

leurs sens communs (symbolique, dimension métaphorique, relation à la

vérité commune, imaginaires et mémoires collectifs).

Nous donnons à lire dans l’encadré ci-dessous une partie de ces matériaux

bruts qui, dans leur juxtaposition, permettent de mieux plonger dans les

imaginaires et univers poétiques convoqués pour raconter les dispersion en

espaces naturels non aménagés.

À l’intérieur de chaque thème, nous faisons apparaître soit :

-

des listes d’éléments (lieux, objets, faits, végétaux, animaux…) qu’il

nous a paru non nécessaire de contextualiser, parce qu’ils renvoient

naturellement à des espaces, des environnements, des choses et des êtres

connus, repérés, qui parlent d’eux-mêmes;

-

des listes de bouts de phrases, que nous avons parfois jugé bon de

laisser se développer à l’aide de contextes associés, surtout si cela peut

être nécessaire pour comprendre les actions menées, les émotions vécues en

leur multiplicité et en leur créativité, des bribes de contextes pour

différencier, nuancer les actions. Cela est le cas lorsque les actions se

ressemblent beaucoup.

Chaque élément prélevé, chaque citation, bout de phrase et bribe de

contexte est référencé par un numéro correspondant au micro-récit. Nous

avons choisi ne pas corriger les éventuelles fautes de frappe, de grammaire

et d’orthographe à l’intérieur des fragments sélectionnés afin de garder

leur authenticité. Nous avons également choisi de les nommer dans l’ordre

du recueil et de les faire apparaître sans effets de style. Pour un plus

grand confort de lecture, nous encadrons les citations listées par des

phrases introductives ou des courts commentaires. Ainsi, nous tentons une

sorte de narration commune et collective, que nous suggérons par la

cumulation et par l’usage fréquent du pronom indéfini ou pronom personnel

*«*on». Nous espérons que cela permette à notre lecteur ⋅ trice de

comprendre les thèmes comme fondateurs d’une épistémologie pratique et

théorique de la dispersion en pleine nature, ou au moins une entrée simple

et directe dans les pratiques actuelles.

3.1 Les relations aux lieux

Parmi les lieux de dispersion décrits, nous trouvons : un crematorium (1),

un panorama sur les lacs (2), une rivière dans la ville natale de la

défunte (3), une grange et un ancien château fortifié, la terre, l’eau et

le ciel (4), un jardin du souvenir (5), une petite clairière en pleine

montagne (7), un endroit près d’un mur des Fédérés à Paris (8), un terrain

de rugby (9), un lac (10), une plage (11), un champ en pente à l’orée de la

forêt (12), une autre rivière (13), un bosquet dans un pré pas très loin de

la maison de la défunte, puis dans un second témoignage de la même

personne, la rade de Lorient (14), un endroit à 500 m au large d’une plage,

lieu de vacances de la défunte (15), un sentier vers Carolles (16), un

endroit à la montagne (17), un endroit en haut de la montée, près d’un

petit oratoire (18), à plusieurs endroits dont une partie dans un ou leur

jardin, un non-lieu : sorte de pas dans la mer (19), un endroit sur le haut

d’une colline appartenant à la famille (20), plusieurs endroits successifs,

dont un jardin et une succession accumulative d’endroits, témoignant d’une

dispersion fragmentée : un endroit près de la mer, une anse du Pô, un

endroit dans le désert Merzouga, un endroit dans les calanques de Marseille

(21), une ruine, un plan d’eau, une forêt aux alentours de Chamonix

Mont-Blanc (22), un non-lieu à Kervoyal dans la mer (23), un endroit

au-dessus d’un ruisseau à Garlin, un petit pont sur un ruisseau dans le

village de naissance de la défunte (24), un endroit près d’un arbre dans le

jardin de la défunte (25), un endroit à 1000 m dans l’Hérault, vers le Mont

Caroux (26).

3.2 Les relations à la nature

Sont généralement décrites la saison et l’ambiance lors de la dispersion.

La dispersion se fait en toutes saisons, de manière silencieuse (on marque

un temps de silence, on marche en silence, on trouve le silence

assourdissant, on se réunit dans le silence, on fait des visites de

recueillement en silence). La dispersion est plus rarement accompagnée de

chants et de rituels empruntant la forme de cercles. Les ressentis

climatiques sont importants (la sensation de froid et de chaud). Nous

observons un lien entre le temps qu’il fait, la température et le

tempérament du moment : il pleut, le temps est gris, catastrophique,

effrayant. Parfois ces ressentis sont complétés par la description de

l’ensoleillement, du vent, du brouillard, de la neige et des

caractéristiques physiques du terrain (qui est glissant, boueux). Une fois,

il est question de sel (32).

La terre a sa place dans les descriptions : il est question de marquer

notre passage sur terre. On cherche la belle connexion avec le paysage, la

terre, l’eau et le ciel. Les défunt ⋅ es sont enfoui ⋅ es dans la terre,

rendu ⋅ es à la nature. On prend de la terre au pied de son olivier. On se

représente ce qui se passe sous terre, en cendres : c’est une pleine terre,

sous terre, que le corps revient à la terre : il est sous terre, est-ce que

je peux creuser pour aller le voir ? (36), on enterre et on sent ce qui se

passe par terre : je suis rentrêe là et là par terre y avait des gros

cailloux avec de l’herbe et tout ça, les enfants nous ont conseillé de

creuser un trou (37).

L’eau est omniprésente : il est question de lacs, de plans d’eau, de

rivières, de ruisseaux, de piscines, de fontaines, de la mer, de l’océan

atlantique. Les gestes avec l’eau ou dans l’eau sont divers : on disperse

les cendres dans l’eau, on plonge et suit l’urne quelques mètres sous

l’eau, puis on remonte à la surface, on disperse depuis un petit pont sur

un ruisseau, on se baigne avec les cendres, on jette les cendres dans

l’eau, la mer, le lac, on pleure beaucoup, on va le dire de plus en plus en

pleurant. Et puis on pleure en faisant ça ou on remarque que vous pleurez

pas et tout (36).

Il y a les gestes du vent ou les gestes avec le vent : le vent rabat les

cendres sur nous; nous n’avions aucune expérience avec le vent; on jette

les cendres au vent, on trouve que pour le vent, ça tombait bien, il était

dans le bon sens, celui du courant (35). Il y a eu un petit coup de vent et

l’essence (les cendres) sont revenues sur moi (37). On fait envoler les

cendres.

La végétation est abondante dans les descriptions, bien que pas toujours

spécifiée : il est question de : graines, fleurs, fleurs de printemps,

plantations de fleurs, pots de fleurs, chênes, roses trémières, sauge,

forêt, feuilles, feuillages, verdure, une haie de bambous, haie, bosquet,

pré, herbes.

Les gestes avec le végétal sont assez nombreux : on plante des arbres

pendant la dispersion ou on retourne là-bas pour aller planter un arbre

(2), on mélange des graines de fleurs avec les cendres (4), on aimerait

planter des plantes vivaces, on se promet de revenir avec des plantes (26),

c’est autour des fleurs qu’on pense aux défunt ⋅ es, on jette les fleurs,

se repère grâce à un grand arbre, on disperse au pied de son arbre, autour

d’un arbre, au pied d’un grand chêne, on laisse s’envoler les cendres dans

les bras d’un chêne (34), on touche les feuilles de l’arbuste qui a poussé

là où on a dispersé les cendres, on brûle de la sauge (32), on jette des

graines au vent, on disperse les cendres comme on sème des graines (37).

Le monde animal est également présent : il y a des papillons qui volaient

tout autour (7), on veut être auprès de ses chiens morts et enterrés (27).

3.3 Les relations à la matière même des cendres

Le plus difficile, ou le plus violent, fut de devoir nettoyer mes

chaussures après (5). On fait tomber la cendre, un peu, chacun son tour,

des poignées, on a peur de faire tomber l’urne, on ne parvient pas à ouvrir

l’urne, on passe l’urne à chacun, on met la main dans l’urne et les

cendres, on donne à chacun un peu de cendres, on laisse flotter, tomber

s’envoler les cendres, on ennoie les cendres qui deviennent très rapidement

invisibles (19), on immerge les cendres dans l’eau, on accompagne les

cendres, on prend soin des cendres, on conserve les cendres, on les

disperse silencieusement. Les cendres se sont répandues autour de nous,

nous ont enveloppées (21). On décrit la manière dont les cendres tombent,

atterrissent (sur nos pieds, notre visage), flottent, se dispersent et se

répandent, sans s’enfoncer. Les cendres sont parfois comparées à la

poussière et aux semences : nous ne sommes que grains de poussière qui

voyagent partout (30). Les cendres sont décrites par leur poids, leur

quantité, on s’étonne de la quantité; cela n’en finissait pas de couler

(36).

3.4 Les relations spatio-temporelles

On se souvient de chaque instant et du temps qu’il fait et qui s’écoule :

il décède en peu de temps, on organise ce temps de recueillement, c’est en

même temps rassurant de le sentir là, on marque un temps de silence, c’est

drôle, et déconcertant en même temps, on prend le temps de réunir, on a

tout notre temps, le temps a passé, on passe beaucoup de temps, on regarde

longtemps là, où il était parti, on ne reste pas longtemps, on en parle de

temps en temps, on se souvient du temps avant sa mort, on s’y rend de temps

en temps, on aimerait disposer d’espaces ouverts, ouverts tout le temps, on

pense que depuis tout le temps, on prend le temps de reculer. La notion de

*«*traversée» est identifiée et utilisée dans son sens pratique,

symbolique et sensationnel : on traverse la rue, le pré, le cimetière, on

marche à travers la forêt, cela se passe à travers moi, on est de passage

sur terre, on organise des rituels de passage, on passe les mains dans

l’urne. La figure du cercle fait partie d’un certain nombre de rituels : on

forme un cercle, on se met en demi-cercle, on forme un véritable cercle, où

on se voit tous, le cercle plus large nous le dit aussi. Il y a une

abondante description de verticalités (distinction entre le haut et le bas)

: on se met en haut d’un point de vue pour envoyer très haut le tout vers

le ciel, on parle à voix haute, on repose là-haut, sur la falaise en haut

de la crique, pendant la cérémonie, on a été je crois à la hauteur de ce

qu’ont pu être ses projections, on monte là-haut le matin de bonne heure,

tu ne peux pas monter là-haut, on monte à pied là-haut, on monte là-haut à

partir du Col de Porte. C’est en haut de la montée. On monte jusqu’en haut

marcher depuis le Col de Porte là-haut. C’est sur le haut d’une colline. Le

savoir là-haut sur sa colline, on la laisse seule là-haut dans la montagne.

Une fois en haut on jette du haut de la falaise. On se trouve agglutinés en

haut de cette petite montagne, on porte l’urne dans un sac à dos jusqu’en

haut. On voit, accompagne la chute, l’enfouissement, la noyade des cendres

(de 1 à 21).

3.5 La présence des morts en cendres

Les mort ⋅ es en cendres sont identifié ⋅ es comme des entités certes

incorporelles, mais conscientes, donc survivantes et surtout toujours

présentes : mon grand-père était très proche du lieu en question et cela

permettait à ma grand-mère d’être à proximité (1), même morte elle arrive à

nous embêter (2). Un dialogue s’installe parfois avec ces entités : J’ai

même une fois fait appel à une médium pour communiquer avec elle et ma

sœur, toutes deux décédées en peu de temps (3), notre père était à cette

époque très présent dans les lieux, j’avais cette impression étrange qu’il

nous regardait en permanence restaurer la maison, planter des arbres dans

le jardin ou décider de l’organisation des espaces. C’était assez lourd

comme sensation et en même temps rassurant de le sentir là. Ça s’est

traduit notamment par une présence de mon père moins pesante (4). En

partant, ça a été quand même un peu dur, j’avais l’impression qu’on la

laissait toute seule là-haut, dans la montagne, et d’ailleurs mon

grand-père a demandé à ce que ses cendres y soient aussi, celles de

grand-mère y seront probablement également déposées (7). Il restait des

cendres de mon père que mon mari a mis sur une haie de bambous dans notre

jardin. Et quand je vois mes bambous je pense à mon père (9). Mais je me

baigne chaque année dans des fontaines car c’est le meilleur souvenir que

j’ai avec lui petite (11). J’ai plaisir à la savoir là-bas, je me dis

toujours qu’elle y est bien et je suis très heureuse pour elle que l’on ait

pu respecter son choix (16). Quand je vais en Isère, je monte sur la

colline, et je lui parle ; au moins de le savoir là-haut sur sa colline

avec une belle vue, c’est réconfortant pour tout le monde (20). Nous, les 5

enfants, avons chacun gardé des cendres dans des contenants qui nous

parlaient (moi je les ai dans un tube à cigare planté dans un pot de

fleurs). On est sûrs qu’il aurait adoré. Je me baigne régulièrement à cet

endroit du Pô, c’est une connexion immédiate, océanique et cosmique. Mais

d’une manière générale, ma relation au défunt est quotidienne, sereine,

présente et vivante (21). Seule et pourtant porté par cet être cher, cette

dispersion était une manière de le libérer d’un corps très malade (22).

3.6 L’ultime Repas

On organise un déjeuner de retrouvailles (3). Il était important d’avoir

digéré son départ avant de pouvoir programmer la dispersion (4). On

organise des grands pics-nics en famille sur ce lieu. On trinque

symboliquement : nous buvons symboliquement à la fontaine qui y coule quand

nous y allons (7). On festoie en famille : nous sommes rentrés pour un

repas en famille (14). Nous avons quitté les lieux, puis nous avons

poursuivi la randonnée, mangé ensemble (26). On peut même manger mamy (32).

3.7 La gestion des conflits

La dernière volonté se respecte, se questionne. Elle divise et

s’outrepasse : Je n’ai pas du tout de culpabilité de ne pas avoir respecté

la volonté édictée par ma mère. Je pense que ce qui lui tenait à cœur,

c’était être près de ses parents, pas le cimetière en lui-ême. Je suis

heureuse que mes grands-parents aient souhaité reposer là-haut avec elle

quand ce serait leur tour (7). C’est une idée de ma part et personne n’a

rien dit (9). Les cendres de mon père ont été dispersées de la même manière

que ma mère, mais à l’autre bout de la commune je ne voulais pas respecter

sa volonté d’être avec ma mère (il lui a fait beaucoup de mal), nous avons

trouvé un compromis avec mon frère et ma demi-sœur (15). Le choix était

celui de la défunte qui nous avait laissé toutes les instructions (16).

Donc j’intervenais à la tribune justement sur cet aspect de la crémation et

il y a des gens dans la salle qui étaient heurtés par ce que je leur ai

dit. Pourtant c’était des gens en deuil aussi, mais qui étaient heurtés.

Quelqu’un a dit : mais vous vous rendez compte, vous n’avez même pas de

traces. Le nom marqué quelque part pour vous, ça n’a pas d’importance !

(17) C’était le choix du défunt et le choix des 5

enfants/conjointe/ex-conjointes pour les autres lieux (21). On doit gérer

les vœux du défunt, oui et non… rien de précis. Mais aucun conflit familial

(22). Du fait que la personne s’était suicidée cela était peut-être la

suite logique pour elle… mais ça ne correspondait pas à cette personne. Les

conflits sont venus après (25). Parfois les conflits sont de l’ordre des

imprévus cérémoniels : un randonneur éreinté s’est assis près d’un muret et

nous n’avons pas pu nous en défaire… (26).

3.8 Le choix de la clandestinité

Le deuil en cendres est un chantier, il pose parfois des questions de

légalité : Le lieu de dispersion est totalement illégal, j’espère que ça ne

va pas me porter préjudice d’en parler ici ! (8) Nous n’avions pas demandé

d’autorisation donc nous ne sommes pas restés longtemps. Une vingtaine de

minutes je pense. Le cadre était naturel et sentimental (12). Certaines

personnes de la famille ont été un peu réticentes pour participer à cette

dispersion en dehors des clous voire illégale. Le plus important est que le

souhait de ma mère ait été respecté sans que personne ne se sente piégé

(16). Signaler enfin que si je vis en France (et ai la nationalité

française) ces deux personnes étaient belges, vivaient en Belgique mais ont

désirés venir disperser les cendres en France (en contradiction avec les

lois d’aujourd’hui) (19). On est sûrs qu’il aurait adoré. Quand on en

reparle ensemble, on est tous fiers de s’être autorisé ça (même rien de

tout ça n’est légal). Le cercle plus large nous le dit aussi (21).

4 Les interprétations ambiantales et gestuelles

Raconter nos souvenirs est souvent chose difficile. Non seulement nous

n’avons pas appris à parler de ce qui nous affecte, mais dans des moments

de deuil, où la discrétion et la pudeur sont de mise, nous risquons fort

d’être gêné ⋅ es d’observer, puis de décrire nos sentiments et gestes tout

en les détaillant, qualifiant. Cela reviendrait à nous mettre au centre

d’un événement, qui est, dans nos cultures, plutôt destiné aux mort ⋅ es.

Notre questionnaire d’enquête, qui a pourtant bien tenté de diriger les

témoins vers ce champ délicat, aboutit à des descriptions très partielles

quant aux gestes et aux milieux. Elles sont encore plus maigres quant à ce

que le ressenti produit dans et avec le réel, ou quant à ce que ce ressenti

dépose dans l’imaginaire individuel ou collectif. Nous savons que

l’expérience de la dispersion est bien plus riche que les mots peuvent dire

et que d’autres choses jouent et se jouent lors de toutes ces expériences

impliquant des individus et des groupes – ceci de manière directe ou

indirecte – les personnes endeuillées elles-mêmes, les témoins de la scène

de dispersion volontaires ou involontaires. Mais comment révéler ce qui se

joue en plus ? Et quelles questions cela pose ? Est-ce que ce qui est mis

en jeu relève de la seule subjectivité personnelle ou peut-on au contraire

prouver que cette subjectivité est fondamentalement ou accessoirement

éprouvée et admise par le groupe ? L’expérience est-elle partielle ou

puise-t-elle sa force dans et par sa contemplation par les autres ?

Est-elle un test de résistance ? Est-elle une sorte d’apprentissage ?

S’appuie-t-elle ou engendre-t-elle des vérités interprétatives ou des

mimétismes, permettant à l’autre (celui ou celle qui est co-endeuillé ⋅ e,

qui est là par hasard, qui passe ou bien même qui n’est qu’un témoin à

distance : un lecteur ⋅ trice des micro-récits, une personne qui cherche à

assister, encadrer de futurs dispersions, un ⋅ e agent funéraire, un ⋅ e

photographe ou encore une personne qui cherche des inspirations ou des

consolations) de comprendre, de s’ajuster, puis de manipuler l’objet du

deuil avec l’endeuillé ⋅ e-même sans se tromper et sans approximation ?

Peut-on dévoiler les similarités interprétatives ? Peut-on attester de

l’entente ou la discorde face à cet objet ? La justesse perceptive et

interprétative se fait-elle grâce à l’expression corporelle ? Est-ce qu’il

y a des gestes qui nous parlent mieux que d’autres ? Peut-on considérer la

subjectivité et sa contemplation comme une expérience esthétique ?

Nous avons décidé d’éprouver puis d’actionner nous-mêmes les témoignages.

L’expérience nous semblait non seulement possible, parce qu’à la lecture

nous ressentions des ambiances, interprétions déjà des choses, mais aussi

parce que nous pensions pouvoir nous appuyer sur une tradition tout à la

fois *«*théâtrale» (cf. la ritualisation des moments funéraires) et «

picturale» (cf. les *memento mori*5

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn5, peintures,

*«*vanités» ou objets qui nous rappellent la mort comme d’une possibilité

de tous les instants6

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn6) et tenter

de nous souvenir de la/sa/notre souffrance (tristesse, peur, angoisse,

effroi, honte, hantise, manque, abandon …) dans des situations similaires,

sans prendre la souffrance comme matière sensible première. Nous

souhaitions vivre et ressentir collectivement la façon dont la dispersion

travaille notre idée de la mort, du corps mort, de notre relation à ce

corps mort, la façon aussi dont cette nouvelle idée travaille dans

l’espace, fait naître des gestes, bouscule nos repères spatio-temporels,

culturels et cultuels. Avec cette méthode, nous souhaitons enfin

expérimenter un mode de mémoire et de mémorisation, un *«*art de se souvenir

», un ars moriendi nouveau.

Le lundi 18 mars 2024, nous nous retrouvons à neuf personnes plus ou moins

fortement impliquées dans l’étude du deuil et des gestes et territoires de

la dispersion, dans une salle de l’École d’Architecture de Grenoble pour

une journée d’expérimentation. Nos approches et horizons variés (danse,

somatiques, arts plastiques et sonores, histoire de l’art, théâtre,

architecture, anthropologie, géographie, politiques de santé, soin, études

urbaines, paysage, matière terre) représentent une véritable ouverture pour

l’enquête, permettant d’élargir notre horizon et d’enrichir nos méthodes.

Après lecture individuelle du recueil, nous effectuons un premier temps de

réflexion sur les récits, où nous spécifions nos points attentionnels

propres, c’est-à-dire les évènements, situations, phénomènes, faits, qui

nous avaient particulièrement interpelé ⋅ es.

Sont apparus comme tels : la description d’un randonneur gênant une

cérémonie de dispersion familiale en pleine montagne; les descriptions

relatives au contact avec les cendres (le toucher comme acte volontaire, ou

au contraire le toucher comme acte passif; les cendres laissées aux

éléments, touchées par le vent, par la mer, et le nager dans les cendres),

ainsi que les descriptions de la quantité de cendres, qui varie et parfois

*«*n’en finit pas de couler»; les descriptions relatives au temps, qui

peut s’écouler entre la mort et la dispersion; les descriptions des

moments, où la mort côtoie la vie. Aussi le groupe notait-il la forte

présence et le rôle de la nature dans les récits; la corrélation

ascension/chute présente dans l’idée de monter à la montagne pour disperser

les cendres; le besoin de se rassembler (plusieurs cérémonies œuvrent à ce

rassemblement).

Afin de mieux comprendre pourquoi nos attentions se sont portées sur ces

quelques points précis dans les micro-récits et afin d’en extraire la

valeur informationnelle et sensible, nous formions des mini-groupes à

thèmes et commencions à nous pencher plus précisément sur les potentiels

scéniques à l’intérieur des récits. Nous mêler aux témoins anonymes, nous

rappeler à leurs souvenirs et nous rappeler les nôtres propres nécessite de

faire le vide. La séance d’interprétation était donc précédée d’un moment

de silence, où nous cherchions à nous déconnecter de notre quotidienneté, à

nous concentrer sur notre perception corporelle et ambiantale ici et

maintenant, à imaginer une ambiance et un environnement enveloppants, les

laisser intervenir dans notre ressentir, notre humeur, afin que leur

influence et leur rayonnement ouvrent tous nos sens et nous permettent de

devenir attentifs ⋅ ves à une cénesthésie7

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn7 à la fois

consciente et inconsciente, intérieure et extérieure. Inspirées des

méthodes de la danse contact et d’autres pratiques somatiques, ces

activités visaient une meilleure focalisation sur les tâches à venir :

transmettre, étudier, ce qui déborde les mots, ce qui se dépose dans les

gestes et les ambiances, ce qui nous informe par le corps; s’exprimer sans

paroles, par le corps uniquement, en tâchant de vivre, ressentir l’ambiance

décrite dans le récit choisi et laisser venir les gestes.

Les réinterprétations décrites ci-dessous ont été exécutées par des

individus seuls, désireux de le faire en présence de l’ensemble du groupe

des co-enquêteurs ⋅ trices, ces dernier ⋅ ières étant censé ⋅ es regarder

et analyser les actions pour ensuite les communiquer à l’ensemble du

groupe. Les séances se comprennent comme une : réinterprétation sensible,

actionnée par un individu expérimentateur/enquêteur, parfois commentée par

lui, puis toujours analysée, commentée par le groupe des co-enquêteurs ⋅

trices. Afin que les immersions/réinterprétations/commentaires soient

disponibles a posteriori pour des études approfondies, nous les avons

filmés. Cela nous a d’ailleurs permis de mieux nous souvenir et de revenir

sur les détails des réinterprétations et des commentaires.

Nous avons commencé notre immersion avec la réinterprétation du «

randonneur», figure qui nous a presque tous ⋅ tes interpellé ⋅ es.

Les deux actions sont ultérieures (d’une vingtaine de minutes, c’est-à-dire

le temps moyen de l’exercice de réinterprétation) aux descriptions du

groupe, qui les a d’abord regardées et ensuite commentées.

Extrait micro-récit no. 26 : *«*Nous nous sommes donnés rdv au pied de la

balade. Belle journée, fraiche à 1000 m. Nous avons retrouvé le lieu où la

femme de mon beau-père et son fils sont déjà présents. Un randonneur

éreinté s’est assis près d’un muret et nous n’avons pas pu nous en défaire… il

était donc assez près de nous mais un peu caché car le lieu de la

dispersion est un peu caché par des buissons.»

4.1 Le *«*randonneur» ou comment inclure ou non l’imprévu

4.1.1 Immersion-interprétation I)

Mathilde, notre première interprète/performeure fait mine d’exclure le

randonneur de l’espace et se concentre sur l’acte de camouflage (*«*Je ne

pense pas que j’ai vraiment créé de l’espace»). Elle l’interprète par un

repli sur elle-même. Son dos est arrondi et sa tête baissée. Son visage se

plisse et se ferme comme pour s’effacer, comme pour se rendre invisible ou

se soustraire aux regards extérieurs qui peut-être lui suggèrent de partir.

Arrivée dans un espace, où elle *«*n’est pas la bienvenue», *«*un espace,

où elle est pourtant légitime en tant que randonneuse», elle établit une

distance, puis fait mine de seulement passer pour mieux s’extirper de cette

situation, qui est en fait une intrusion involontaire dans l’intimité des

autres.

4.1.2 Immersion-interprétation II)

Olivia interprète la scène autrement. Elle semble plutôt prendre le rôle

d’un des proches du défunt et accueille l’intrus par un regard gêné vers le

côté et vers l’arrière. Puis en laissant l’intrus derrière elle, dans son

dos, elle dépasse soudain la gêne et esquisse un mouvement d’ouverture des

mains vers le haut; elle s’ouvre maintenant à la cérémonie et avance vers

les autres (Olivia inclut le groupe dans son jeu) pour poser ensuite la

main sur l’épaule d’Eléonore, dont on ne sait pas vraiment si elle

représente le *«*randonneur», une proche et/ou le mort (ces points de vue

sont d’ailleurs discutés par la suite). Elle la regarde et lui sourit avec

empathie. Eléonore, dit s’être sentie à l’aise et confiante dans cette

action, comme un membre de la famille. Elle dit encore qu’elle se sentait

être à la place du mort.

[image: https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/gh-81-35-2026-f01]

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/gh-81-35-2026-f01-web.jpg

Figure 1Expression de la gêne suscitée par la présence du randonneur

interprétée lors du workshop par Olivia. Photo : E. Michon.

Les deux interprètes révèlent avec une efficacité surprenante la complexité

du vécu de la situation. Le *«*randonneur» est joué et compris comme une

figure à la fois gênante et gênée, une figure qui n’est pas à sa place, une

figure qui cherche encore sa place. Nous pouvions tous ⋅ tes nous mettre à

sa place pour ressentir sa gêne face à la famille. Nous pouvions tous ⋅ tes

nous mettre à la place de la famille qui le subissait, et qui était gênée

par lui. Mais nous pouvions tous ⋅ tes aussi ressentir les doubles

hésitations et une certaine volonté de trouver des solutions à cette

situation. La constellation ainsi que les différentes interactions sont

parfaitement transmises par les attitudes physiques et sensibles de

Mathilde et d’Olivia. Le randonneur n’est pas évacué. Il devient un point

d’attention et de repère, qui pose problème, parce que cela trouble

l’action du deuil familial (Olivia montre un certain agacement, elle

hésite, puis fait avec, se lasse, puis redémarre l’action). Il détériore la

capacité de concentration et d’attention des personnes participant à la

cérémonie (représentées par le groupe des co-expérimentateurs ⋅ trices).

Ces autres ont du mal à prendre une décision (inclure ou plutôt exclure le

randonneur), à se concentrer sur l’action du deuil, à faire avec le

problème ou à régler le problème et à organiser finalement leurs sentiments.

Alors que Mathilde, randonneuse, restait assise et ne semblait pas trouver

d’autre issue que le camouflage à la situation inconfortable, Olivia, en

son rôle d’endeuillée, se levait, se tournait tout en orientant ainsi la

vue sur l’espace. En donnant à la scène des perspectives changeantes, les

réinterprétations permettent successivement d’ignorer l’intrus ou de

l’inclure dans la cérémonie, afin non seulement de dépasser la gêne mais

aussi de retrouver l’espace propre à la célébration ou de générer une

nouvelle perspective.

Le randonneur fonctionne ou peut fonctionner comme un voisin, ou mieux

comme un guide : il aide à se repérer dans l’espace et à en distinguer les

strates, l’espace qu’on voit, l’espace qu’on laisse de côté, l’espace qu’on

veut occulter, l’espace qui donne sur un paysage à la fois extérieur et

intérieur à la cérémonie. L’option de la sociabilité, qui apparaît en creux

avec la main posée sur l’épaule et l’empathie dans le regard d’Olivia vers

Eléonore, se propose comme une solution inattendue. Cette figure de repli

et de sociabilité interprétée par Olivia nous inspire des idées. Pourquoi

ne pas aller vers le randonneur et lui laisser la liberté de se positionner

dans l’espace du deuil ? Pourquoi ne pas aller à sa rencontre ? *«*Je

pourrais aller discuter avec ce randonneur, lui dire ce qui va se passer

ici.» (Jérémy).

Cela est particulièrement pertinent parce la figure du randonneur ou plutôt

de *«*celui qui n’est pas à sa place» se retrouve cité dans de nombreux

récits. Les personnes narratrices elles-mêmes, qui, incertaines d’avoir le

droit de disperser des cendres à l’endroit choisi, s’organisent pour ne pas

rencontrer de randonneurs, témoins potentiels d’actions illégales et donc

tenues secrètes. Le frottement inattendu accroît le sentiment de

clandestinité qui accompagne souvent la dispersion en pleine nature. Or, le

frottement avec les endeuillé ⋅ es est non seulement probable, mais

possible, parce l’espace de la nature ne préfigure aucune hiérarchie dans

les usages et que le randonneur est autant à sa place que la famille.

L’expérience a montré que nous pouvons choisir entre un randonneur

-

surveillant, presque menaçant, policier, ce qui va exacerber le doute

quant à la légalité de l’action en pleine nature.

-

conseiller, c’est-à-dire d’un randonneur qui nous invite à préparer

l’imprévu, à anticiper sa rencontre, *«*de ne pas rester longtemps sur

le lieu de dispersion», ou *«*d’éviter les moments les plus fréquentés

» pour organiser la dispersion.

Elle a montré un randonneur entrave ou facilitateur des liens avec le réel,

qui peut être à double ou triple entrées (cf. Eléonore, qui *«*se sent à la

fois membre de la famille et à la place du mort») et qui rassemble

d’autres aspects plus abstraits, que nous listons : il est *«*ce qui se

disperse dans la nature sans contrôle», *«*ce qui peut rester comme un

entêtement», *«*ce qui peut devenir et rester un échec». Il *«*laisse

aller» (Eleanore8

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn8 imagine ce

laisser aller *«*comme une sorte de purgatoire»). Il *«*laisse venir,

faire». Il est une *«*ode à l’incertitude et à la persévérance» (Mathilde).

Il *«*permet de nuancer les émotions». Il *«*offre l’occasion d’ancrer

nos émotions dans le réel, dans une réalité vivante, non ritualisée»

(Eléonore)

et *«*de se saisir du rituel seulement lorsque cela paraît être le bon

moment» (Olivia, Jérémy).

L’expérience a fait apparaître des scènes alternativement inclusives et

exclusives, des espaces que les individus expérimentateurs ont interprété

avec une certaine hésitation, des espaces multi-perspectives et

multi-trajectoires qui doivent soit être hiérarchisés pour mieux gérer la

situation, pour éviter l’intrus, pour revenir vers l’activité de dispersion

et de deuil; soit être improvisés, démarche peut-être nouvelle dans la

pratique funéraire et la plus propice à clarifier les rôles et les scènes

et pour rendre la situation hospitalière.

L’expérience a enfin montré que les individus expérimentateurs n’avaient

aucun mal à réinterpréter les micro-récits par des gestes toujours plus

spontanés, sincères et riches et que le groupe avait lui aussi aucun mal ni

à percevoir, ni à comprendre. Le groupe garantit à ce stade la richesse

interprétative. Il en décèle les nuances et les ouvertures. Il est aussi un

bon gestionnaire de la mémoire collective et une aide incontournable dans

l’improvisation des scènes et la transformation des situations.

4.2 Le *«*cannibale» ou comment goûter le mort

Nous présentons désormais l’interprétation d’un second micro-récit,

décrivant une immersion sur le thème de l’ultime repas (cf. micro-récit

32), que nous avons cette fois associé, du fait de son originalité, à la

figure du *«*cannibale». Là aussi les réinterprétations actionnées sont

ultérieures (d’une vingtaine de minutes) aux descriptions du groupe, qui

les a d’abord regardées et ensuite commentées.

Extrait du micro-récit 32 :

J’ai mangé mamy,

Je ne sais plus comment, mais j’ai mangé un peu des cendres de mamy.

Ma mère l’a fait devant moi.

J’ai moi aussi voulu faire le rituel.

J’avais douze ans,

Une façon de faire vivre mamy à travers moi.

Vu qu’elle était en moi,

Ingérée,

Un aliment.

4.3 Immersion-interprétation I)

Jérémy commence à s’avancer un peu, puis à s’accroupir et à retrousser ses

manches, tout en regardant d’abord ses mains, puis le sol. Il enlève

ensuite ses lunettes (virtuelles), puis fait comme s’il enlevait même ses

yeux, ou ôtait sa propre vue au profit du seul toucher. Il baisse les bras,

pose ses mains au sol, démultiplie les zones de contact, pour explorer ce

qui semble glisser sous ses doigts. Toujours accroupi, il se penche

légèrement vers l’avant, tête baissée, puis s’appuie complètement sur ses

mains. Il s’en sert ensuite pour tirer, ramasser, faire un petit tas, une

petite montagne, qu’il plisse, tout en se mouvant, tout en évoluant avec

cette chose plissée. Il fait se rejoindre ses mains, il semble les coller

ensemble, les deux pouces bien écartés des autres doigts. Il remonte

ensuite ses mains à environ 30 cm de hauteur du sol et fait jouer les deux

pouces ensembles. Il redescend les mains par terre. Elles sont cette fois

d’abord légèrement superposées. La superposition se fait d’ailleurs

davantage au niveau des pouces. Toujours accroupi et tête baissée – comme

pour se concentrer sur quelque souvenir ou quelque chose intérieur à lui –

il monte les mains tout en les ouvrant et commence à malaxer et à caresser

la main droite avec la main gauche, puis à palper, caresser le bras droit

avec la main gauche. Il remonte le bras tout en continuant à le palper, et

tout en caressant avec la main gauche ce qui semble glisser sur sa surface.

Puis il descend de nouveau la main gauche tout le long du bras droit, ceci

tout en tournant ce bras jusqu’à hauteur du coude et tout en palpant ses

muscles et leurs formes avec la main gauche. Il descend ensuite les deux

mains par terre et recommence le même jeu avec la main droite et le bras

gauche. Une fois terminé, il repart avec les deux mains vers le sol, qu’il

touche et explore aussi délicatement qu’au début. Il remonte ensuite

lentement les mains en se redressant, faces intérieures vers le visage et

semble soudain porter, tenir quelque chose sur ses mains. Avec ce geste

proche de celui de la prière, il semble réceptionner, accueillir cette

chose sur ses mains (on sent et très vite on comprend que c’est un petit

corps qui semble pendre et se répandre des deux côtés de ses mains). On

dirait qu’il aménage de la place à la petite chose qui se trouve maintenant

entre ses mains et son visage. Il hésite un court instant avant de porter

ses mains à son visage. Il reste ainsi un long moment, pianotant légèrement

son visage avec ses paumes et ses doigts. Il éloigne maintenant ses mains

d’environ 10 cm de son visage, penche sa tête vers ses mains et fait mine à

plusieurs reprises de goûterquelque chose timidement. Il replie ensuite ses

mains comme pour une ultime prière et tout en baissant la tête il descend

sa main sur sa poitrine jusqu’au cœur ? Ou au ventre pour suivre

l’ingestion ou pour exprimer un régal ? Il sort finalement de sa posture

accroupie, rejoint son siège, lève la tête et regarde les personnes

présentes.

[image: https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/gh-81-35-2026-f02]

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/gh-81-35-2026-f02-web.jpg

Figure 2Expression d’un goûter-toucher le mort interprété par Jérémy.

Photo : E. Michon

4.4 Immersion-interprétation II

Eléonore est debout et montre son profil aux autres. Elle ne les regarde

pas et remue, malaxe quelque chose qu’elle tient dans sa main gauche. Elle

semble y rajouter un liquide, qu’elle cueille ensuite dans ses mains. Mais

ce liquide se transforme. Il devient dur. Ses mains semblent l’agripper.

Soudain elle lève très rapidement le bras droit et porte sa main vers la

bouche tout en tenant quelque chose (un peu comme si elle portait un verre,

ou un pot vers la bouche). Elle penche sa tête en arrière pour mieux boire

– elle semble en tout cas boire le contenu de ce verre, de ce pot .

Quelques instants plus tard, elle tient ses joues, les caresse et les étire

(main droite les caressant avec le dos de la main, main gauche poussant ses

joues jusqu’aux yeux). Elle fait ensuite une toute petite rotation de ses

mains sur le visage, pour les glisser après le long du cou jusqu’à hauteur

de son plexus. Tout en gardant la tête haute et le regard vers le plafond,

elle remonte les mains jusqu’à hauteur de son menton et semble envoyer

quelque chose dans l’air. Elle accompagne la chute de cette chose avec ses

mains en traçant une ligne droite du haut vers le bas et recommence la

procédure : elle remue quelque chose à hauteur de son plexus, elle lève le

bras et porte cette matière invisible vers la bouche, puis elle redescend

les mains à hauteur cette fois de son estomac, malaxe la matière, tout en

la tordant (cela ressemble un peu au geste d’essorage d’un tissu), puis la

déplace à droite, la remue et la porte de nouveau à sa bouche, elle la boit

(la chose est donc momentanément redevenu liquide) tout en soutenant son

bras droit avec sa main gauche. Elle redescend la chose, comme si cette

fois c’était un sac, un tissu un peu lourd, mouillé. Tout en procédant à

une semi-rotation de la droite vers la gauche et tout en regardant vers le

sol, elle étire la chose cette fois avec les deux mains (l’une dans

l’autre) vers la gauche. Elle la tire ensuite presque à hauteur de son

épaule (la matière de la chose semble plutôt souple, néanmoins robuste et

surtout élastique) et, sans lâcher la chose, elle revient presque dans sa

position initiale, légèrement tournée vers la gauche, regard vers le sol.

Cette fois elle étire la chose en deux étapes : elle la tire d’abord

jusqu’à hauteur de sa taille, tout en se tournant en même temps vers la

droite, (de manière à ce que l’on voit de nouveau son profil) et finit par

tirer la chose vers le sol, mais pas complètement : à environ 20 cm du sol

cette dernière semble perdre son élasticité.

Celui ou celle qui *«*teste», qui *«*goûte» le ⋅ la mort ⋅ e, est une

figure qui cède au jeu et qui goûte à l’interdit, une figure qui rappelle

en tout cas la possibilité de transgresser les codes. Elle transforme le

petit corps fragile en quelque chose de plus plat et de plus fin; le

liquide en quelque chose de plutôt textile. Elle inaugure des

potentialités, la malléabilité et l’élasticité. Elle est au contact du

profond intérieur, du plus intime. Elle est celle qui mélange les corps.

Elle floute la distinction entre le sujet dévorant et dévoré : en ingérant

l’autre, le premier prend les attributs du second. Leur relation se joue

maintenant dans les tissus et dans les chairs. Le rapport de force qui

préétablit la relation s’annule en ce que celui qui est mangé peut à son

tour dévorer celui qui a mangé, de l’intérieur.

Dans l’interprétation de Jérémy, goûter le mort passe beaucoup par la

caresse. Cette caresse se fait en surface. La paume et la peau de la main

entre lesquelles s’immisce le corps, la chose qui lui/nous échappe en

partie, qui lui glisse entre les doigts, et dont il explore et embrasse la

granulosité, la sécheresse, la douceur, d’un toucher des mains, des bras,

du visage. Eléonore colle plus près au témoignage original *«*J’ai mangé

mamy» et transmet à la fois la dimension artistique et enfantine du

récit. Elle décrit le point de vue d’une enfant qui découvre un rituel

insolite de la part de sa mère et souhaite le faire aussi, ou l’invente

même en tissant une histoire avec cette mamy, en la faisant sienne.

Se souvenir, c’est se servir d’objets de toutes sortes pour suggérer à la

fois le vide, le manque et retenir des qualités de relations, des gestes et

leurs interactions, réanimer la connexion, tout en la faisant mieux

apparaître à soi et tout en la partageant ou la communicant aux autres. Il

s’agit de comprendre cette oscillation, de perdre un point de vue global,

de s’ouvrir à la scène, au jeu et au détail donné par des gestes et allures

et en désigner le sens ou l’ambiguïté. *«*Le détail macabre se disloque

dans sa symbolique, dans la tension que l’on ressent entre la matérialité

représentée, les ambiguïtés de la mise en scène, le fond obscur auquel le

détail renvoie parfois et l’allégorie de la Mort qu’il signale souvent.

Cette dislocation interdit toute prise véritable de l’objet dans la mesure

même où il se dérobe à toute signification univoque» (Delmotte, 2010,

p. 86).

Or cette dérobade est au cœur de l’expérience de l’angoisse du Néant

(Delmotte, 2010, p. 86), une angoisse, qui *«*fait apparaître sa puissance

d’ébranlement» : *«*L’ébranlement ne concerne en effet pas uniquement le

sujet victime de l’angoisse et ne se manifeste pas seulement dans les

symptômes psychologiques, traditionnellement constatés (gorge serrée,

sensation d’étouffement, crampes stomacales…). Si le sujet est ébranlé dans

l’angoisse, c’est parce qu’il assiste à la mise en branle d’un monde qui se

dérobe sous ses pieds» (Delmotte, 2010, p. 87). Les multiples métaphores

spatiales et dynamiques qui jalonnent nos deux réinterprétations font

apparaître tous les aspects de la dérobade complexe. Notons ici la

démultiplication de mouvements verticaux qui sont exécutés par les

interprètes, et rappelons la liste de mots utilisés pour décrire la

réinterprétation de Jérémy : s’accroupir, retrousser ses manches, tout en

regardant d’abord ses mains, puis le sol, baisser les bras, poser ses mains

au sol, explorer ce qui semble glisser sous ses doigts, se pencher

légèrement vers l’avant, tête baissée, tirer, ramasser, tout en se mouvant,

tout en évoluant avec cette chose plissée, monter les mains, remonter le

bras tout en continuant à le palper, descendre de nouveau la main,

descendre les deux mains par terre, remonter lentement les mains en se

redressant…, replier ses mains comme pour une ultime prière, tout en

baissant la tête il descend sa main.

La figure du cannibale suggère aussi l’ultime repas, l’ultime

rencontre, l’*ultimo

bacio*. Elle représente le tabou d’un corps à corps en cendres, d’un adieu

sensuel avec la personne morte devenue si petite qu’elle peut s’infiltrer

partout, se diluer, se porter à la bouche et se prendre en bouche, se

déguster, manger goulument, *«*à bouche que veux-tu». En ce sens, la

figure du cannibale est à la fois celle du prolongement et de la

différance (Derrida, 1967) : elle permet de démultiplier les adieux, de

prolonger le contact avec une matière qui est encore saine, elle permet de

temporiser la séparation, de panser et compenser la perte. Le ⋅ la mort ⋅ e

peut être saupoudré ⋅ e sur un yaourt, comme s’il s’agissait de sucre (32).

Iel vient comme du sable fin et propose des touchers doux sur le visage. La

figure du cannibale diffère le moment de la disparition en misant sur la

dissémination, le mélange lent avec d’autres corps, d’autres éléments bons,

savoureux, prenants, attrayants, puis d’autres lieux, qui porteront plus

loin, plus longtemps.

Elle offre aussi des modes de transports aux mort ⋅ es en d’autres corps,

dispersé ⋅ es aux quatre vents, porté ⋅ es par les eaux, métabolisé ⋅ es

dans le sol, et des voies de renouvellement des rencontres. La cendre comme

matière sèche, stabilisée, fluide et sans forme, élémentaire, pouvant

s’extraire des contraintes du temps et de l’espace, ouvre à un cannibalisme

atemporel, de tous les mélanges, toutes les recompositions et

métamorphoses. La figure du cannibale, qui prolonge, diffère, mélange et

métabolise le mort peut alors participer au réenchantement de l’imaginaire

de la mort en cendres (Prendergast et al., 2006) et proposer d’autres

imaginaires que ceux de la purification par le feu, aujourd’hui ébranlé par

la réalité énergivore, polluante, et incomplète de l’action du feu sur le

corps (les calcius devront encore subir l’étape du broyage et

refroidissement pour être rendues dans l’urne à la famille).

5 Conclusion : par-, re-faire le (sens du) deuil

Nos expérimentations ont tenté d’accéder au deuil en cendres avec son lot

d’articulations corporelles et ambiantales conscientes, inconscientes,

connexes et antinomiques. Nos reconstitutions et interprétations immersives

ont dépassé l’objet textuel et lexical et ont fait apparaître tout un champ

sensible, des signes et des figures, dont les rôles sont inattendus. Nous

nous sommes attaché ⋅ es à les comprendre en leur signification, et

extensions (images, sensations de couleur, de lumière, de froid et de

chaud, gestes et langages du corps, hésitations, *inquiétudes

chorégraphiques*9

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fn_Ch1.Footn9,

intonations, rythmes…) ainsi que les ambiances que le sujet endeuillé

traverse, sans pour autant déjà en comprendre tout le sens.

Nos expérimentations étaient riches de renseignements quant à

l’imagination, puis riches d’enseignements quant au comment procéder,

lorsque deuil et réalité réelle s’excluent, s’ignorent mutuellement. En un

même élan nous avons compris que le deuil est à la fois structuré (on peut

cueillir ce qui se passe de manière signifiante et signifiée), conjoncturel

et circonstanciel (on passe à côté de quelque chose, on tombe en panne, on

a des difficultés pour se repérer et prendre des décisions). Comme parfaire

le deuil passe surtout par la préparation et l’anticipation de l’expérience

par un refaire, un reconstituer de ce qui est vécu (ici testé par le groupe

des expérimentateurs ⋅ trices), y compris le flou, l’incertain et si il

est, pour emprunter une partie de notre retour sur expérience à Julia

Kristeva, *«*étrange, autoritaire : un lieu et des sensations qui s’occupent

» (de nous) et *«*qui occupent» (notre esprit, notre corps, notre

socialité), *«*qui rarement se regardent elles-mêmes» (Kristeva, 2024),

nos critères d’évaluation, d’analyse et de vérification relèvent davantage

de l’intuition et de l’état intuitif que de la raison. Or, et nous le

soulignons, nous avons aussi compris que la raison seule est incomplète,

parce qu’elle *«*ne se rapporte pas au monde, mais au seul acte du langage

» (Kristeva, 1977). Elle est lacunaire et monologue, dans le sens qu’elle

ne se réfère qu’à *«*une vision systématique du langage plein de sens, sans

vide, sans procès, sans pratique : donc sans sujet en procès» (Kristeva,

1977, p. 15).

Jusqu’ici nous avons eu le choix entre : des représentations de la fin

presque scénarisées, comme une pièce de théâtre avec ses rôles et ses

règles, ses symboles (cf. la sursymbolisation des objets, plantes,

climats… lors

des actes de dispersion); des immersions, dans les parcours des mort ⋅ es,

y compris des micro-parcours, micro-gestes survivants, qui rompent avec le

méta, l’universel, le neutre et se reconnectent au singulier, au procès,

qui laissent venir, faire les mort ⋅ es, mais aussi les *«*randonneurs» et

les *«*cannibales» – et nous soutenons ici l’idée que nos micro-récits

hébergent certainement d’autres figures encore; des connexions qui soudain

offrent des occasions et des paysages où l’on fait des rencontres inédites,

fortuites, réelles, qui à la fois perturbent et inspirent le travail du

deuil. Dans cette perturbation, autrefois débordement, nous voyons une

porte d’entrée dans l’imaginaire. Dans le passage à l’action suite à la

perturbation, nous voyons le moment où l’imaginaire se connecte au réel.

Parce qu’on fait ce travail au singulier et pour un être singulier dans un

espace singulier, parce qu’on est en deuil de ce singulier – ce qui veut

dire être au contact de ce qui est perdu, une façon d’être au monde, de

voir le monde, une façon désormais inaccessible et à jamais perdue – nous

avons formulé notre plus grand défi, celui de la sensibilité, qui est elle

aussi perdue à jamais. Lorsque l’être singulier est perdu, elle ne trouve

plus aucune réponse immédiate. C’est pour cela que les hésitations, les

pannes et les allers retours au cours d’une même expérience (les ressorts,

les élasticités, le va-et-vient entre les mains gauche et droite, les haut

et bas décrits dans l’expérience du *«*cannibale») sont autant de

manières de compenser le manque, d’essayer et de réessayer ce que cela fait

lorsque c’est perdu, de tester (malgré nous) ce qui peut ou veut être

retrouvé, ou ce qui s’exprime encore (de notre relation sensible) sans

qu’on en ait forcément conscience.

On peut s’interroger avec Jean-Luc Nancy sur notre avenir d’humains, à

savoir si nous aurons le sens de la perte, le sens du deuil, si nous

saurons acter la fin de l’extériorité en jouant les cannibales, trouver du

sens à même le sensible : *«*Ainsi, le corps présente l’être-soi du signe,

c’est-à-dire la communauté accomplie du signifiant et du signifié, la fin

de l’extériorité, le sens à même le sensible – *hoc est enim.*» (Nancy,

2006, p. 65). Les enjeux sont spatiaux : penser les espacements de nos

corps-lieux hors de l’étalement (conservation) ou de la déchirure

(disparition), et culturels : intégrer de nouveaux éléments d’une lecture

contemporaine du deuil pour améliorer sa prise en charge et son vécu intime

et social.

En jouant sur des degrés de porosité plutôt que sur un hermétisme du

cercueil et du caveau, la pratique de dispersion des cendres ouvre des

imaginaires de la non séparation, de l’extension, du prolongement et du

voyage, la possibilité d’un cannibalisme pacifique, qui goûte pour porter

l’autre en soi, plus loin et plus longtemps. Le sujet cannibale – qu’il

soit humain, non humain ou non vivant et qui porte les mort ⋅ es plus loin,

les disséminant hors des cimetières, les digèrant et les réintègrant dans

les cycles naturels – devient alors une figure écologique, nourricière. Il

se dessine une géographie et une écologie de la perte désanthropocentrée.

Si la dispersion hors des cimetières reflète une difficulté à faire lieu

pour certaines personnes, pour d’autres au contraire elle est lieu de

liberté, de créativité, d’imaginaires renouvelés de notre appartenance et

de notre lien à la nature, de pratiques et de gestes nouveaux envers les

défunt ⋅ es, au moment des adieux comme aux moments des rencontres qui

s’organiseront ensuite, sur les mêmes lieux ou ailleurs, en solo ou en

assemblée, en laissant ou non des traces à son passage (plantation, cairn).

Pour certaines personnes, l’éloignement du lieu de dispersion est

l’occasion d’organiser des marches pour se rassembler en l’honneur de la

personne défunte, cette distance devenant ainsi du temps que l’on se donne

pour se retrouver.

Nous avons pu ressentir lors des interprétations l’importance de pouvoir

habiter ses gestes, les faire siens dans ces moments importants qui donnent

lieu à des gestes qui vont rester, qui vont marquer. Or certains de ces

gestes réclament quelques préparations et parfois un long cheminement. Sans

cadre ni protocole, la dispersion hors des cimetières s’accompagne souvent

d’imprévus et d’improvisations, menant à des moments de sublimations comme

à des ratages, des rires, des moments de gêne. L’important étant de pouvoir

revenir à des récits, éventuellement revenir sur des lieux, réitérer des

beaux gestes, ou réparer des faux mouvements, des gestes maladroits, et

démultiplier les interprétations.

C’est pour aider à faire face à des situations imprévues, pour donner des

pistes pour réinventer l’espace du deuil hors des cimetières, pour

réinventer l’espace après la perte, que nous nous donnons l’objectif de

concevoir un *«*kit de deuil». Le recueil de témoignages en lui-même est

un outil qui, par la multiplicité des récits, crée des espaces

d’autorisations, permet de sentir la liberté de faire et d’imaginer la mort

en cendre. En égrenant une à une les vies, les lieux, les liens, les gestes

d’adieu et de retrouvailles, ce recueil ouvre un espace d’inventivité des

gestes tout en posant quelques expertises concrètes qui valent

recommandations. Il est un *«*corpus» pour réciter un à un les lieux

(des) corps. *«*Il faudrait pouvoir seulement collecter et réciter un par

un les corps, pas même leurs noms (et ce ne serait pas exactement un

mémorial), mais leurs lieux» (Nancy, 2006, p. 49). Les figures comme le

randonneur et le cannibale peuvent faire partie du kit comme des cartes à

jouer, à déjouer, et à réinterpréter dans la singularité des pertes et des

deuils.

S’il est vrai que cette évolution funéraire s’accompagne d’inquiétudes qui,

dans le passé, s’énonçaient et se géraient au moyen de langages universels,

de rites, de symboles, d’édifices et de bâtis imposés par des institutions

religieuses, nous assistons aujourd’hui de plus en plus à des funérailles

plus singulières et empreintes d’une spontanéité rendue possible par la

matière mobile et aseptisée de la cendre qu’on peut transporter sans

risques sanitaires hors des cimetières. En déstabilisant nos repères, nos

sentiments, nos représentations mêmes de la mort, ces pratiques encore

discrètes mettent surtout en exergue le sens profond du deuil et la

nécessité des gestes et rituels pour en marquer le rythme et les étapes.

C’est ainsi une quête de sens, de temporisation du deuil, et de

ritualisation plus sensible et mieux inscrite dans les territoires

d’affection que semblent combler ces pratiques qui cherchent, hors des

cimetières, des lieux pour disposer et disperser les cendres.

Les gestes mis en lumière dans nos explorations révèlent les variations

potentielles de l’expérience qui passe par la force gestuelle et

transforment le champ des relations en donnant aux êtres en cendre le plein

recouvrement de leur potentialité d’êtres dispersés, disséminés, en voyage.

Si nous défendons ici l’idée d’une ontologie des cendres comme

potentiellement motrice de cette positivité c’est car, au-delà du fait que

les cendres traduisent une réduction, voire une disparition extrêmement

rapide du corps qui bouscule et malmène le travail du deuil et qui risque

d’amener à un effacement net de la personne et de sa mémoire, l’émergence

de la matérialité de la *«*cendre» dans son état pulvérisé peut ouvrir un

nouvel espace, loin des usures des anciens modèles et codes : un espace

sensible, imaginaire et signifiant dont les potentialités nous paraissent

encore inexplorées.

Disponibilité des données

L’ensemble du corpus (micro-récits et photos-vidéos des réinterprétations

chorégraphiques) est accessible à cette adresse :

https://nakala.fr/collection/10.34847/nkl.d05eq3bz (la date du dernier

accès : 24 avril 2025, https://doi.org/10.34847/NKL.5FDAL3TW, Bak et al.,

2025a; https://doi.org/10.34847/NKL.4EDEWB11, Thiolliere, 2025;

https://doi.org/10.34847/NKL.41D6T7T8, Bak et al., 2025b).

Collaborateurs

EB : version originale, relecture et correction, conception du

workshop *«*Chorégraphies

du deuil». PT : version originale, relecture et correction, conception du

recueil de micro-récits *«*Nos morts dispersés».

Intérêts concurrents

Les auteurs déclarent qu’ils n’ont aucun conflit d’intérêts.

Clause de non-responsabilité

Copernicus Publications restent neutres quant à toute réclamation juridique

relative aux cartes publiées, aux affiliations institutionnelles ou à la

terminologie géographique. Le choix des toponymes relève de la

responsabilité des auteurs. Les opinions exprimées dans le texte sont

celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’éditeur.

Remerciements

Nous remercions les participants aux workshops réalisés à l’ENSAG : Jérémy

Damian, Olivia Germon, Mathilde Beguin, Laurence Algudo, Nuria Alvarez

Coll, Eléanore Michon, Hélène Chaudeau, Gwendoline Coué, Daphné

Hamilton-Jones, JuL Moisans et Cédric Pichat.

Contrôle par les pairs

Cet article a été édité par Manuel Schramm et évalué par quatre expert⋅e⋅s

dans le cadre d’une double évaluation à l’aveugle.

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burial, Mortality, 28, 73–89, https://doi.org/10.108013576275.2021.1878121,

2023.

Thiollière, P. : L’urbain et la mort : ambiances d’une relation, thèse de

doctorat à l’UGA, ED SHPT, AAU-CRESSON, 2016.

Thiolliere, P. : Au contact de nos morts, Géographie et cultures, 110,

139–157, https://doi.org/10.4000/gc.12327, 2019.

Thiolliere, P. : Micro-récits : Nos morts dispersés, NAKALA –

https://nakala.fr (Huma-Num – CNRS) [data set],

https://doi.org/10.34847/NKL.4EDEWB11, 2025.

Torgue, H. : Le sonore, l’imaginaire et la ville : de la fabrique

artistique aux ambiances urbaines, L’Harmattan, ISBN 9782296992719, 2012.

Urbain, J.-D. : L’archipel des morts : Cimetières et mémoire en Occident,

Petite bibliothèque Payot, ISBN 9782228900249, 2005.

1 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn1

Katrina Spade et son entreprise Recompose étant le premier prestataire,

https://recompose.life (la date du dernier accès : 24 avril 2025).

2 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn2

BAK Eléonore & THIOLLIERE Pascaline, *«*Ambiances & Chorégraphies du Deuil

», journées d’expérimentation CRESSON/ École nationale supérieure

d’architecture de Grenoble, 18 au 19 mars 2024.

3 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn3

*«*On entendra l’hypergeste comme l’émergence d’un geste-milieu en tant

qu’il émerge au milieu de plusieurs gestes et puisse s’avancer comme un

point de passage entre différents milieux-êtres gestuels», extrait de la

définition proposée par Aurore Després sur

https://www.lecorpsutopique.com/hypergeste/ (la date du dernier accès : 24

avril 2025).

4 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn4

L’ensemble du corpus (micro-récits et photos-vidéos des réinterprétations

chorégraphiques) est accessible à cette adresse :

https://nakala.fr/collection/10.34847/nkl.d05eq3bz (la date du dernier

accès : 24 avril 2025).

5 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn5

Locution latine qui appelle à se souvenir de la mort ou de sa mort : Aie la

mort à l’esprit *«*Aie à l’esprit, à la pensée que tu meurs…»,

*«*Souviens-toi

que tu te meurs», *«*Souviens-toi que tu vas mourir», *«*Souviens-toi

que tu es en train de mourir», *«*Souviens-toi que tu es un homme»,

c’est-à-dire *«*un simple mortel»

6 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn6

*«*Je dois mourir, mais je ne sais quand», *«*Je te, vous vois mourir,

mais je ne me vois pas mourir moi-même», *«*C’est la vie»

7 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn7

Cénesthésie n. f. [s.] C’est un sentiment vague que chaque individu a de la

totalité ou d’une partie de son corps, indépendamment du concours des sens.

8 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn8

Il y a bien deux personnes du *«*presque même» prénom Eléonore, Eleanore.

9 https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/#fna_Ch1.Footn9

Elle désigne le tremblement et la rythmicité du vivant (en deuil);

l’ajustement, l’adaptation, *«*l’empathie» de nos postures de corps et

d’écoute. Le terme inquiet veut dire être réactif, finement attentif à. Ce

qui nous inquiète nous fait bouger, vibrer, osciller extérieurement et

intérieurement. L’inquiétude chorégraphique devient visible à l’intérieur

des trajectoires et lignes, alors irrégulières, déviantes, élastiques, qui

expriment le vivant et le procès, *«*l’être corps et espace» en mouvement

et en transformation. Cf. travail de thèse Bak (2016).

———- Forwarded message ———

De : Réseau les Morts reseau.lesmorts@gmail.com

Bonjour,

Nous vous faisons suivre une information qui pourrait intéresser

certain.e.s d’entre vous. Veuillez trouver le lien vers un article de Eléonore

Bak et Pascaline Thiollière intitulé “I

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/maginaires et gestes de la

mort en cendres : une recherche-création pour explorer la dispersion hors

des cimetières et des jardins du souvenir

https://gh.copernicus.org/articles/81/35/2026/”.

Résumé : *In this article, based on an ongoing research-creation project,

we take a look at practices that are emerging outside the traditional

funeral framework : the scattering of human ashes in “natural” spaces not

set aside to accommodate human remains. Because these practices invoke

questions of space, gesture, communication and symbolism, and touch on

intimate and creative dimensions of the experiences of the bereaved in new

environments and situations, we need to rely on open and receptive methods

of investigation, collection and analysis in order to identify and study

these new developments. We present an experimental method combining the

artistic and scientific practices, developed in several complementary

stages. Firstly, a collection of micro-narratives of experiences of

dispersal, gathered anonymously via an online form that is still open to

this day, which will give us access to people’s subjective perceptions and

reflections, and allow us to explore what is currently being done and

thought within individual and family contexts. An initial classification by

theme has been proposed, categorizing the range of ways we have of dealing

with the dead, and questioning what these ways say about loss and absence,

but also about our capacity to reinvent the practice of mourning. Secondly,

workshops sessions in which we re-enacted a number of these collected

micro-narratives in order to articulate perceptions that had been passed

over in silence in the micro-narratives themselves and reflect on the ways

these practices are shared in vivo. While the ultimate aim of this ongoing

research-creation project is to add to the body of scientific knowledge

around death and ashes (practices, imaginaries, gestures, impact on design,

site management, public policy, citizenship, etc.), to achieve this, it

aims to use creative methods of collection and analysis, that can best

reveal the full breadth of these experiences. In this article, we share

some of the initial methodological and scientific results of these

exploratory approaches.*

BAK Eléonore, THIOLLIERE Pascaline, 2026. “Imaginaires et gestes de la mort

en cendres : une recherche-création pour explorer la dispersion hors des

cimetières et des jardins du souvenir”, Geographica Helvetica, vol. 81,

35-50.

Cordialement,

Site web https://lesmorts.hypotheses.org/

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